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En plein milieu de l’océan Pacifique, trois bateaux se rencontrent comme trois mystérieux personnages venus se heurter par hasard en haute mer. Le premier est une plateforme de forage, permettant à une compagnie minière belge de tester, à 4500 kilomètres de profondeur, un prototype de robot en vue d’extraire des métaux servant à alimenter et fabriquer des batteries électriques. Et ce quitte à massacrer la biodiversité marine. Le second navire est peuplé d’océanologues cherchant à élucider les mystères que recèle ce même milieu naturel que la compagnie belge ratisse. Enfin le Rainbow Warrior, mythique bateau de Greenpeace qui porte à son bord des activistes venus manifester contre la destruction des fonds marins. C’est cette situation, survenue au printemps 2021, qui a intrigué Silke Huysmans et Hannes Dereere au point d’en faire le point de départ du troisième volet de leur trilogie théâtrale documentaire. Après Mining Stories en 2016, et Pleasant Island en 2020, Out of the Blue continue de sonder les drames énergétiques, économiques, écologiques et scientifiques que l’espèce humaine affronte, et surtout provoque. Ici, les fonds marins sont pensés comme des lieux d’affrontements politiques où les imaginaires s’entrechoquent, à la faveur du dérèglement climatique, mais aussi de possibles méditations esthétiques. Trois manières d’aborder les faits se dessinent : les exigences de l’économie capitaliste, la recherche scientifique et l’activisme, ne cessant de s’entrechoquer dans un concert d’éléments visuels et sonores.


Deus in machina

Sur le plateau, deux tabourets, un bureau en bois de quatre mètres par deux, trois ordinateurs portables et huit écrans géants suggèrent sobrement une salle de contrôle. Au premier plan se trouve le duo d’artistes bruxellois, tapis dans l’ombre en contrejour et pourtant, immanquables. Dos au public, attablés au bureau, ils tirent les ficelles du récit en projetant des images sur les écrans, manipulant les trois navires-protagonistes comme des marionnettes. Mis ainsi en scène, le duo incarne une quatrième personnage chargé d’émettre un nouveau point de vue sur les faits :  celui de l’art. Boulimiques d’informations, narrateurs silencieux de la tragédie qui défile sous les yeux du public, les artistes sont les seuls à pouvoir aborder la situation de A à Z, à coup de très nombreuses images scientifiques, de captures d’écran aléatoires, de textes ­poétiques, de morceaux de musique, d’interviews retranscrites à l’écrit en temps réel, et d’extraits sonores. Sur les écrans géants, les images et les sons composent à la fois un journal de bord foisonnant et un carnet de recherches animé à coups de libres associations d’idées et d’analogies : les revendications militantes de l’attachée de presse de Greenpeace précèdent un morceau de Billie Eilish ; un extrait des Nocturnes de Chopin introduit une observation cynique du PDG de la compagnie minière, à laquelle succède un clip pédagogique portant sur la faune et la flore marine ; et ainsi de suite... Le sujet du spectacle – l’actualité géopolitique et écologique – bascule vers la question de la singulière capacité de l’art à organiser et présenter des idées contradictoires.

Silke Huysmans & Hannes Dereere, Out of the Blue © Loes Geuens  

« The more you know, the more fragile things become »

Comme dans un documentaire télévisé, le spectateur reçoit de très nombreuses informations au cours du spectacle, notamment au sujet des fonds marins et de leur destruction. Mais les artistes ouvrent un horizon au-delà des faits et des opinions, en présentant la situation comme un tableau baroque, animé par de violentes passions, paradoxales et indissociables. La narration, permise par la mise en scène, met en lumière cette passion largement partagées pour le savoir et l’information qui ne semble qu’assombrir l’avenir. Un désespoir qu’une océanologue exprime en affirmant que « the more you know, the more fragile things become », tant le savoir scientifique est aussi une manière de réifier la biodiversité et de la transformer en ressource exploitable, profitable pour les industries. Au milieu des contrevérités scientifiques, militantes, politiques, se rencontre, se crée, et peut-être plus précisément se négocie, la possibilité d’apparition d’une forme artistique capable de redonner leur poids au flou, à la nuance, à l’indéfini et à l’inconnu.


Remettre en question le culte du fait, c’est mettre en avant l’ambivalence, non moins réelle, du monde qui nous entoure. La libre intuition de la recherche artistique à laquelle se sont fiés Silke Huysmans et Hannes Dereere pour leur création reflète les constantes contradictions entre les trois bateaux, trois instances de vérité qui s’affrontent au milieu de l’océan, sans résolution. Si bien que dans cette profusion d’images, de sons et de textes, seule reste claire la volonté artistique de traduire le réel dont l’exactitude réside précisément dans son caractère vaporeux, sensible, et non biologique, politique, économique ou factuel. Une cacophonie qui permet au spectateur de voir, d’entendre et de lire plusieurs points de vue en même temps.


C’est peut-être dans ce dialogue abyssal que se trouverait la charge politique de l’art, comme un radeau dans la tempête. Dans le noir, les yeux rivés sur les écrans, baignant dans une chaleur moite, le public en vient à se regarder lui-même en train de voir. Après avoir ingurgité toutes ces images, tous ces témoignages, tous ces points de vue, le spectateur-consommateur peut choisir de bricoler à son tour avec le chaos et l’angoisse.  


Out of the blue de Silke Huysmans et Hannes Dereere a été présentée du 12 au 15 septembre dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, à l’Espace Cardin – Théâtre de la Ville ; du 20 au 21 septembre dans le cadre d’Actoral au Théâtre des Bernardines, Marseille