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Avec sa gouaille libertaire et ses sautes d’humeur imprévisibles, Sophie Perez pourrait être la fille cachée de Zouc et Jean-Pierre Mocky. Mais une Zoucky mâtinée de Bartleby (« Je ne fais PAS ce que je sais faire ! »), madérisée dans les fûts de chêne de l’avant-garde la plus sophistiquée et du théâtre panique. Maîtresse d’œuvre de la troupe du Zerep, Perez a la gâchette facile et ne se prive pas de fustiger le « bon goût » du théâtre contemporain. A l’instar de Gombrowicz qui étrillait la cuculture, la fée Carabosse du spectacle vivant n’aime rien tant que bitcher affectueusement sur ses collègues, à plus forte raison celles et ceux dont elle admire le travail mais dont elle ne peut s’empêcher de tourner en dérision la solennité gnomique ou la rigidité « coincée du cul ».

 

Les conventions du sacro-saint théâtre, avec ses déclamations compassées et son sérieux papal ? Cul par-dessus tête ! Rares sont les « théâtreux » qui trouvent grâce à ses yeux. En pole position, Romeo Castellucci – « Bros, son dernier spectacle, figure dans mon Top 10 ! » – et Philippe Quesne « pour sa programmation démentielle pendant son mandat aux Amandiers ». Elle ne tarit pas non plus d’éloges sur les scénographies de Gisèle Vienne, et porte aux nues son acteur-fétiche Jonathan Capdevielle. Et puis, sur un tout autre registre, c’est l’« excentricité baroque » de Michel Fau qui la fait jubiler.


© Philippe Lebruman


Pantins humains 

Dans La meringue du souterrain, l’art brut est à l’honneur, sous forme de dispositif scénique qui renvoie le quatrième mur aux calendes grecques. Eparpillé.e.s dans les gradins, têtes de carnaval, masques et autres sculptures – dont un cheval rachitique vautré sur le ventre – trônent aux côtés des spectateurs. Sur le plateau, un long boudin noir en Simili cuir pendouille et s’étale au sol comme un intestin, une silhouette de Lon Chaney en vampire hirsute toise le public, accolée à une invraisemblable croûte de vide-grenier, tandis qu’un gosier béant surmonté de deux naseaux, réplique en carton-pâte d’une fameuse pochette du groupe de rock progressif King Crimson, semble sur le point d’avaler la scène toute entière. Une constellation de meringues en plâtre vient compléter le tableau. Ingurgitation, digestion, régurgitation – c’est la conception même du spectacle qui semble métaphorisée plastiquement.


Saltimbanques à la gloire déchue, pantins humains sans espérances et pétris de névroses, les personnages campés par Sophie Lenoir et Stéphane Roger rejouent sur scène la comédie de la vie dans ses aspects les plus scabreux et refoulés. Les deux monstres d’extravagance livrent un show ultra-physique pendant une heure non-stop. « On se marre tout le temps, mais c’est toujours au bord de la dépression », admet la matrone. Malgré l’impression d’impro sans queue ni tête où tout dérape à chaque instant, la moindre intervention est écrite à la virgule près et rythmée au quart de tour.  On n’est pas loin du « théâtre zéro » prôné par Tadeusz Kantor, avec son « comique qui n’entre pas dans les convenances, violent, clownesque, criard ». Tout l’art du rire est là : quand les masques tombent et que la « tête intérieure » disparaît, le clown retourne à son propre néant dans une apothéose scatologique. La boucle est bouclée, le système digestif réenfante le Big Bang sous forme de pétomanie tonitruante. 

 

Théâtre sauvage

Qu’on ne s’y trompe pas : derrière la gaudriole absurde et le poil-à-gratter se niche une réflexion plus analytique – conceptuelle, pour ainsi dire – sur la nature même de l’art scénique et des comédiens, la pulsion de vie et l’inexorable décrépitude, la beauté et l’abjection, la confusion entre l’auteur et l’interprète, la subversion des hiérarchies esthétiques... Perez ne se lasse pas du régal que lui procure le grand écart entre un certain « art noble » – Yves Klein et Jacques Demy  sont explicitement cités – et des formes plus triviales et populaires, que ce soit le numéro de cabaret, l’opérette transgenre, la comédie satirique à l’italienne (on songe à Dino Risi ou Marco Ferreri), les films d’horreur de série B produits par la Hammer ou encore le théâtre de boulevard – Feydeau et Courteline ont déjà eu les honneurs de son traitement de choc. Le tout nappé d’un soupçon de Jarry, d’un zeste de Buñuel et d’une louche de Picabia. Soit une farce ubuesque où une meneuse de revue et un Pinocchenstein se déhanchent sur du big beat dans la grotte de Platon, « un traquenard esthétique et psychique qui n'apportera aucune solution ». On verrait bien le Zerep convoler avec le cinéaste Albert Serra ou le musicien-performer Bernardino Femminielli qui partagent ce goût pour la pitrerie pataphysique, dissimulant tant bien que mal la tragédie de l’existence.

© Philippe Lebruman


Pour cette Meringue montée en neige pendant le confinement, Perez s’est laissée happer « par la magie du monde des objets », entre farce et attrapes et délire psychotrope. Elle revendique dans le dossier de presse un théâtre « modeste », « sauvage », indifférent aux règles de la mise en scène, récalcitrant au prisme unique du fil rouge littéraire. Une manière bien à elle de tacler le conservatisme ambiant et son cortège de néo-réacs. Elle mijote ses spectacles comme on préparerait un casse, avec la jubilation du vilain petit canard entré par effraction chez la haute bourgeoisie. Au risque de se faire damer le pion par la jeune génération, bien plus à cheval sur la bienséance et les conventions. Car au final, l’excentricité vieillissante – aussi visionnaire soit-elle – semble vouée aux gémonies d’un théâtre qui récite sa leçon et reprend peu à peu le dessus sur l’expérimentation joyeusement bordélique des années 2000. La postmodernité a fait long feu, le classicisme reprend ses droits, à son grand dépit. Son rêve ? Monter son propre théâtre, entre nightclub select et cabaret arty, où elle inviterait la crème des artistes barrés, toutes générations confondues. Parions que sa réappropriation prochaine du Titus Andronicus de Shakespeare, pièce grandguignolesque ravalée pour l’occasion par Pacôme Thiellement, couronnera en beauté cette entreprise de démolition anarchistocratique. Du grand art, on vous dit.

 

> La meringue du souterrain par la compagnie du Zerep, les 23 au 26 juin à la Grande Halle de la Villette ; du 5 au 7 octobre Festival Actoral, à La Criée, Marseille ; du 19 au 22 janvier à l'Arsenic, Lausanne