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C’était promis, juré, craché : ne jamais utiliser le mot « poétique » pour parler d’un spectacle. « Poétique » : ça ne veut rien dire. C’est ce qu’on se résigne à dire quand on ne sait pas quoi dire. Sauf qu’à chaque fois, presque mécaniquement, les pièces de Tsirihaka Harrivel suscitent des correspondances avec des écrivains. Et c’est relativement inconfortable puisque l’artiste s’inscrit à la croisée d’à peu près toutes les disciplines, sauf la littérature. Formé au cirque, passionné par l’histoire du music-hall, compositeur autodidacte, il est plus récemment venu aux arts martiaux, d’abord le Vinh Xuan puis, aujourd’hui, le Kyudo, issu du tir à l’arc guerrier japonais. C’est ce dernier qui rythme Cruel trop tard, performance pour une tireuse, une danseuse, une cible et quelques ballons, perçante comme la pointe des flèches qui sifflent dans l’espace scénique à intervalle régulier.  

 

Pour justifier l’énoncé « Tsirihaka Harrivel fait de la poésie », un premier détour s’impose donc, qui passe à la fois par une définition en creux : 1. La poésie n’a rien à voir avec les fleurs et n’est pas là pour faire joli. Et une définition en plein : 2. La poésie n’est pas tant une langue en soi, qu’une pratique. Une tentative, toujours plus ou moins vouée à l’échec, de dire « ce qui ne peut être dit mais doit cependant l’être » (Jérôme Ferrari, Le Principe). Les pièces de Tsirihaka Harrivel ont, par-delà leur singularité, ceci en commun qu’elles mettent en scène une lutte, tantôt inquiète, tantôt plus légère, pour arracher quelque chose au silence. Et même quand elles en passent par des formes de narration – des histoires plus ou moins fragmentées en tableaux, qui reviennent sur leur pas, se répètent en variations, s’offrent inachevées ou « à compléter avec » – il semblerait toujours qu’elles cherchent moins à nous raconter qu’à nous signifier des formes d’intangibles. La pluridisciplinarité trouve là sa nécessité : pour donner à sentir la complexité des conséquences d’une chute (La dimension d’après) ou le vertige d’une crise (Cruel trop tard), on n’a jamais trop – sans mauvais jeu de mot – de cordes à son arc. 

 

Ce qui est fascinant, c’est à quel point cette poétique repose sur une apparente simplicité. Des actions, simples et répétées, qui sous couvert d’illustrer ne font que creuser la profondeur du sens. S’il s’agit de « supporter » ou de « tenir », on portera sur sa tête des choses de plus en plus lourdes et on restera suspendu à 6 mètres de haut (Grande_), s’il s’agit de savoir ce que l’on vise ou ce qui nous met en danger, un arc et une cible entrent en jeu (Cruel trop tard). C’est la métaphore retournée cul par-dessus tête : non pas créer des images, mais partir d’elles pour les ramener au premier degré. Comme dans un poème de Paul Éluard : tous les mots employés sont presque banals, on les a usés et manipulés quotidiennement, mais ainsi associés avec d’autres, c’est comme si on les entendait vraiment pour la première fois. 

 

Enfin, n’en déplaise à l’histoire occidentale, la poésie de Tsirihaka Harrivel s’est enfin réconciliée avec la philosophie. Cruel trop tard est un face à face-double face, une pièce en miroir de ying et de yang. D’un côté, tout de noir vêtue, dans une concentration qui flirte avec la méditation, Caroline Ducrest bande ses muscles et son immense arc, puis tire. De l’autre côté, la danseuse Charlotte le Hir, tout en blanc, flottante d’énergie et de mouvement, nargue, esquive, s’évapore. Une fois, deux fois, plusieurs fois. La tension monte. Qu’est-ce que tu vises ? Qu’est-ce qui te met en danger ? La question importe plus que la réponse, et c’est pour cela qu’il faut la poser encore et encore. Parce que si tu vas au fond des choses, alors il est possible qu’elle disparaisse d’elle-même. La flèche est plus importante que la cible et personne ne pourra éviter le coup fatal. Mais c’est peut-être pour ça, justement, qu’il faut continuer à tirer, continuer d’essayer. Et continuer à danser. 



Cruel trop tard de Tsirihaka Harrivel, a été présenté du 6 au 8 mars dans le cadre du festival Les Inaccoutumés à la Ménagerie de verre, Paris

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