Au milieu de la scène, six individus attendent de pied ferme le début d’un match. Peignoirs entrouverts, claquettes de piscine et bonnets de waterpolo. La chaise de l’arbitre est encore vide, tout comme la buvette ou les gradins derrière lesquels se cache le bassin – d’abord dissimulé au fond de la scène, il est ensuite représenté par une bâche bleue étendue sur le devant du plateau. Les nageurs patientent, l’œil attentif. Mais un joueur manque. L’échauffement est interrompu par le son d’un accident de voiture dans les enceintes. Michele déboule, sonné, et erre dans le public le volant entre les mains : c’est le trou noir. Seuls deux éléments lui reviennent : il est communiste et joue au water-polo. Tout l’enjeu de Palombella Rossa sera donc de « refaire le match » : au fil d’un tournoi féroce, la mémoire de l’ancien député se réagrège à coups de flashbacks prélevés dans son enfance ou sa carrière politique.
Du film culte de Nanni Moretti en 1989, Mathieu Bauer restitue pratiquement tout : le verbe frénétique, les saillies socio-politiques, le kitsch onctueux des 1980’s italiennes, la métaphore sportive, la mélancolie et l’hystérie. Où se trouve alors la valeur ajoutée de ce passage au plateau ? Dans l’énergie et l’écriture, musicale notamment. Chez Bauer, le théâtre se fait en musique. Palombella Rossa est porté par un groupe live sur scène – batterie, guitare, trompette, chant – constitué entre autres de Sylvain Cartigny et Clémence Jeanguillaume. Compos originales, vieux tubes de variétoche italienne, la pièce assure l’entertainment sans peine et ses comédiens (dont Nicolas Bouchaud) s’y livrent avec joie.

Mais cette reprise tout feu tout flamme cache un optimisme faussement naïf. La crise de la quarantaine de Michele est aussi une crise de la modernité. L’époque lui échappe, le sens du fait politique aussi. Dans le film, Nanni Moretti doute de la pertinence du parti communiste italien à la veille de la chute du mur de Berlin et du populisme berlusconien. Au plateau, aujourd’hui, son personnage émet une critique politique moins virulente. Rien ne marche, le gouvernement fonce droit dans le mur, mais gardons espoir, semble-t-il conclure. « Le monde ne coule pas : il flotte », entend-on au début de la pièce. Et des flots de Palombella Rossa n’émergera aucun discours réellement contemporain. Qu’importe, Mathieu Bauer et son orchestre nautique offrent ici une bulle musicale hors de la fureur du moment, et c’est déjà ça.
Palombella Rossa de Mathieu Bauer et Sylvain Cartigny, les 10 et 11 mars au Grand Théâtre, Albi
⇢ le 13 mars à L’Empreinte, Brive
⇢ du 3 au 14 juin au Théâtre Silvia Monfort, Paris
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