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Six individus jouent tranquillement aux boules sur un plateau vide, lorsque le public s’installe sur les gradins qui l’entourent aux trois quarts. Chacun son style : strict, « j’me la pète » ou hésitant. En fond sonore : une mélodie « Mickey Mouse », comme si un gamin regardait des cartoons dans une pièce à l’écart, pendant que les adultes s’adonnent au grand art de la pétanque. Et puis, un changement d’échelle s’opère : les danseur·euses se regardent, se jaugent, se tournent autour. Chacun·e sur iel-même et par rapport aux autres selon un centre de gravité insaisissable, passant de l’un·e à l’autre. Sont-iels devenu·es à leur tour les jouets de boulistes cosmiques ?



Macro-explosion 


« On dit qu’une étoile commence à mourir lorsque, ayant épuisé ses réserves d’hydrogène, elle quitte son état d’équilibre. Débute une longue phase de dégénérescence qui mènera, selon la taille de l’astre, à l’effondrement de son cœur voire à sa violente explosion ». Le texte qui apparaît en fond de scène nous met sur la voie. Il décrit un phénomène invisible à l’œil nu qui fait écho à la manière dont le père de l’artiste est décédé : son pacemaker a explosé. Pour Maud Blandel, la mort est d’abord sonore. Pendant que le texte défile, la bande-son cartoonesque – composée avec l’aide de Flavio Virzì et Denis Rollet – se meut en boucles électro, dont la voix éclate violemment par salves répétitives. Les circonvolutions des danseur.ses se font plus mécaniques. Les bras tournent en hélice, les jambes en toupies. Les corps se réunissent dans une marche martiale, puis se séparent brusquement, mais semblent toujours pris dans une matrice imperceptible. Nous voilà plongés dans le ventre d’une étoile en pleine dégénérescence ou dans les impasses d’une mémoire traumatisée, qui tournerait en boucle à chaque déclic sonore. Un « Little Bang » – comme inscrit en fond de scène – matérialisé par les corps devient « Big Bang ». Les confrontations se font plus marquées sans jamais tomber dans le spectaculaire. Les regards se tournent vers le public, parfois vers une hypothétique voûte céleste, les gestes se figent ou virent au mime. Les six performeur·ses composent une haie d’honneur : lorsque l’un des éléments sort du rang, il a sa réplique dans la rangée d’en face. Et puis, c’est toute la troupe qui est prise dans un mouvement de balancier. Lorsque certain·es poursuivent les autres du bout d’un fusil invisible, les braqué.es deviennent tour à tour les braqueur.ses, balayant le plateau de leurs allers-retours méthodiques. Quand la musique s’apaise, les notes cristallines envoûtent les corps dans une ronde en forme de carrousel de boîte à musique. Une explosion n’a jamais paru aussi harmonieuse et ordonnée.  



L'Œil nu de Maud Blandel © Margaux Vendassi, Camille.D. Tonnerre



L’art de tourner en rond 


On ne saura pas exactement quelle est la force motrice du groupe, dont les éléments quasi aimantés n’atteignent jamais tout à fait l’autonomie, précisément parce que la chorégraphie de Maud Blandel n’est pas illustrative. Bien que l’artiste s’inspire des lois physiques de l’attraction et de principes astrophysiques tels que les pulsars – « une étoile à neutrons tournant très rapidement sur elle-même et émettant un fort rayonnement électromagnétique dans la direction de son axe magnétique » –, elle ménage un espace pour faire naître une poésie métaphysique mais humble, pour peu que l’on accepte de ne pas tout expliquer. Comme ces vers de T. S. Eliot qui apparaissent dans le noir final : « Entre la conception et la création […] La vie est très longue. Entre le désir et le spasme. Entre la puissance et l’existence. Entre l’essence et la descente, tombe l’ombre ». L’Œil nu n’a ni leçon ni vérité à délivrer. La pièce identifie simplement corps humains et stellaires (sans oublier les boules de pétanque) dans ce qu’ils sont : des éléments physiques qui tournent certes en rond mais ne cessent de tracer ensemble de fécondes trajectoires, voire une échappatoire à une loi aussi ultime que banale : il faut vivre et mourir, point barre.



L’Œil nu de Maud Blandel a été présenté les 3 et 4 février au Ballet National de Marseille dans le cadre du festival Parallèle

du 28 février au 3 mars au Theater de Künste, Zurich, dans le cadre du festival Swiss Dance Days

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