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Les fils de votre mise en scène sont apparents. Vos personnages tournent des capsules vidéo qu’ils préparent devant les spectateurs. Rendez-vous visible le processus de fabrication pour désacraliser la scène ? 


Mon théâtre est artisanal car je tente de faire redescendre l'art sur terre, parmi les gens. Les protagonistes de la pièce sont prisonniers de leurs appartements, empêchés par la guerre, mais ce sont des bricoleurs poétiques. Quand on est sous les bombardements, quand on vit un siège, la menace du pire est soudain très concrète. Et pour y échapper, on fait avec ce qui se trouve à portée de main : ces petites choses qu'on a autour de soi, cette fenêtre qui nous permet de regarder dehors, cette théière ou ce réchaud qui marchent encore. À partir de cela, on imagine des histoires. Le dernier bastion impossible à conquérir, c'est l'imaginaire. Je me considère davantage comme artisan que comme artiste. C’est un sentiment mais c’est aussi une question éthique. J’aime le bricolage, le jeu avec trois bouts de ficelle. Je veux retrouver cette essence ludique de l’expression artistique. Et l’artisan doit se cogner à la réalité des choses. C’est très important pour moi d'avoir un budget et de le respecter, tout comme les contraintes horaires ou celles plus personnelles des comédiens. Si je ne prends pas tout ça en compte pour créer, je ne peux pas me regarder dans une glace. 

 


Votre parcours est celui du cinéma institutionnel, puis vous faites un premier film de fiction avec l’histoire de T’embrasser sur le miel. D’où vous est venu le goût pour le théâtre ? 


Je suis autodidacte, j’ai commencé dans le cinéma « institutionnel », puis de sensibilisation. Quand j'ai eu l'idée de ce récit, c'est-à-dire d’une relation à distance entre deux personnes qui échangent des vidéos, j’ai voulu en faire une pièce. J’en ai fait un court métrage : secrètement, ma seule ambition était de pouvoir le présenter à Wajdi Mouawad. C'est ce que j'ai fait et il m'a invité par la suite à le recréer pour le plateau. Je suis rentré au théâtre par le cinéma, pour y raconter une histoire de tournage amateur. La scène permet d’être au plus proche des personnages, de les extraire de l’image fantasmée de la Syrie et d’en faire des êtres sensibles. Les vidéos que tournent les personnages sont vitales et non virales. Elles se créent sur le temps long, et en cela sont à contre-courant du flux d’images dans lequel nous baignons tous. 

 


Les écrans sont aussi omniprésents dans la vie des Syriens et de la diaspora.  


Pour tous mes amis syriens réfugiés, les écrans et les réseaux demeurent l’ultime lien avec leurs proches. Mais c’est le collectif de réalisateurs Abun Nadara qui m’a poussé à écrire sur la Syrie. Tous les vendredis, depuis les manifestations de 2011 jusqu'en 2019, ils publiaient une courte vidéo, entre deux minutes et un quart d'heure, pour montrer autre chose de la Syrie que l’horreur quotidienne. Et c’était magnifique : une certaine idée du monde résistait à la guerre. La captation vidéo permettait de raconter cette survivance de la poésie à distance. 



T’embrasser sur le miel s’étale sur dix ans de guerre – un conflit qui s’est rappelé à notre mémoire à l’occasion de la chute de Bachar Al Assad, fin 2024. Comment l’événement a-t-il impacté la création de la pièce ?  


J’ai commencé à imaginer T’embrasser sur le miel cet été, mais je souhaitais en écrire la fin le plus tard possible. Début décembre, j'ai tout arrêté. Mes connaissances syriennes me disaient : « Les choses bougent, tout peut arriver ». Pourtant, lors de la chute du régime, je me suis trouvé encore davantage paralysé. Pendant deux semaines, je ne pouvais plus rien faire. Puis j’ai compris qu’il était important que l’un de mes personnages puisse revenir en Syrie à la fin du récit. Il fallait que les évènements récents, positifs bien qu’il faille rester très prudents, apparaissent dans la trajectoire des protagonistes. Mais les récents massacres à Lattaquié nous ont aussi affecté. Rym, la comédienne, vient de cette région et se trouve être également alaouite. Cette grande actrice a dû s’exiler car elle était anti-régime, mais elle a désormais peur des représailles sur la communauté alaouite – l’ethnie du dictateur Bachar Al Assad. L’actualité bouleverse les comédiens et nous donne une responsabilité particulière. Pourtant, notre objectif reste inchangé : ce qu'on espère profondément, c'est que les gens gardent une trace de la Syrie dans leur mémoire, que ce pays existe sur la carte émotionnelle des spectateurs et non seulement sur celle des conflits armés.

 



T’embrasser sur le miel de Khalil Cherti, jusqu’au 5 avril à La Colline, Paris

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