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Revin, Ardennes, 2020 : un candidat atypique est parachuté dans la campagne municipale. Laurent Papot, acteur, parisien, est engagé par une société de production et trois scénaristes pour faire campagne sans programme. Tracts, local de campagne, réunions publiques, et son slogan, « Papot malgré tout », tout se passe comme dans une vraie campagne, à un détail près : si Laurent est élu, il s’en ira et laissera la place à une réorganisation autonome des habitant.es. Plaidoyer autonomiste, documentaire sur la vie politique de la France désindustrialisée, performance de détournement d’une élection par la fiction, Municipale est un film-ovni. À rebours des discours sur l’apathie politique et l’extrême-droitisation de la France et de ses pauvres, il raconte le foisonnement multiforme des énergies, des désirs et des idées politiques.

 

Laurent est un personnage déroutant, sans programme ni connaissance de Revin, il apparait comme une sorte de coquille vide qui se remplit peu à peu des points de vue et des vécus des habitant.e.s : comment avez-vous inventé ce personnage ?

Quand on a commencé à écrire, ce personnage était un jeu de pensée, une idée abstraite : on l’a imaginé comme l’idiot de Dostoïevski, un personnage qui s’interroge sur tout et qui sape les évidences. Puis c’est devenu un type qui arrive dans un lieu comme un candidat parachuté, sans connaître rien ni personne, une coquille vide qui va progressivement se remplir, être traversée par le territoire. C’est un personnage qui se remplit du lieu, devient son miroir. Du coup on n’a pas tellement écrit le personnage, c’est l’acteur qui l’a fait au fur et à mesure. Laurent est très fort, parce qu’il arrive à faire parler et jouer les gens, il libère la parole en tissant des liens sincères avec eux. Au casting, on demandait aux acteurs de se promener dans Malakoff en faisant semblant d’avoir pour projet de reconstruire la tour de Malakoff, l’emblème de la ville. Laurent l’a fait à merveille, en alpaguant les gens, comme s’il y croyait vraiment. C’est pour ça qu’on l’a choisi.

 

Comment les habitant.e.s de Revin se sont-ils emparé.e.s de votre dispositif à la frontière du documentaire et de la fiction : sont-ils acteurs ou témoins de la réalité sociale ?

La chose principale pour que les gens s’emparent d’un dispositif, c’est le temps. On n’est pas arrivés à Revin de manière agressive avec la caméra. On s’est présentés progressivement. Avoir un local de campagne a aussi beaucoup aidé : ça a permis de ne pas entrer dans l’intimité des gens mais au contraire de les laisser venir eux. Par ailleurs on a tout de suite été très clairs sur le fait que c’était une fiction et que Laurent était acteur. Les gens sont devenus acteurs à leur tour. Il n’y a pas de dialogues écrits mais certaines séquences ont été mises en scène.

Même si on a été très bien accueillis, notamment grâce à l’aide de certain.es habitant.es, comme la bande du Terminus [bar de Revin], on a quand même pâti de l’image très négative des médias. Peu avant notre arrivée, BFM avait fait un reportage affreux sur le thème « Revin ville sinistrée ». La grande inquiétude des gens était souvent l’image qu’on allait donner de la ville. Ce qui leur a plu c’est qu’on ne débarque pas sur le mode « Elle est où la misère ? » Il ne faut pas invisibiliser la pauvreté, mais pour ne pas tomber dans une image misérabiliste, on peut aussi montrer comment les gens font malgré ça, comment ils se prennent en main. Dans ces endroits désindustrialisés coexistent un fatalisme totalement compréhensible et tout un maillage d’organisations souterraines d’entraide et de solidarité. Ces formes existent aussi grâce à un certain abandon de l’État. Il se passe beaucoup de choses qu’on ne voit pas là où les institutions sociales sont plus stables. C’est aussi ça que montre le film.

 

Comment se passe le processus d’écriture lorsqu’on mélange fiction, documentaire et performance ?

Le film problématise justement cette question du lien entre la fiction et le réel. Nos personnages jouent, mais ce « pour de faux » a des effets réels : on voulait que le film engendre des transformations, on ne l’a pas pensé seulement comme une description ou un témoignage. Le détournement situationniste a été une source importante d’inspiration ; au début on imaginait même le film comme un document qui pourrait servir de guide pour détourner une élection. Au départ on écrivait beaucoup de scènes, et même des scénarios de fin. Dans une des versions on imaginait qu’on gagnait les élections, que la ville faisait sécession avec le territoire national et finissait encerclée par l’armée. On s’est rapidement rendu compte que ce n’était pas le bon mode d’écriture. Il fallait moins tourner des scènes que provoquer des situations, sinon, on était parfois encombrés par ce qu’on avait écrit. C’est le problème de l’écriture documentaire : tu écris et tu finis par avoir envie de voir advenir ce que tu as écris. On ne voulait pas non plus imposer un discours politique préconstitué, mais plutôt susciter un imaginaire politique. L’écriture est devenue plus évolutive : on a fini par écrire une campagne plus qu’un film.  

 

Justement, votre candidat, Laurent, se présente comme le candidat sans programme, mais il en a un non ? L’autonomisme, c’est un programme politique.

Les idées autonomistes nous intéressent et sont à l’origine du film. Mais on ne voulait surtout pas faire un film avec un discours militant qui s’impose aux spectateurs et aux habitant.e.s comme une démonstration. On trouvait plus élégant, scénaristiquement, d’arriver avec une situation dont les habitant.e.s puissent s’emparer et de voir si ça amenait à quelque chose qui ressemble à de l’autogestion. Plutôt que de définir un programme libertaire, on a laissé les habitant.e.s se poser ces questions, avec leur expérience et leurs mots à eux. Revin est une ville ouvrière, avec un passé syndical et militant. Ces idées politiques que nous, nous avons appris dans les bouquins, sont pour eux des choses vivantes, actuelles. Les gens qui se sont pris au jeu sont ceux qui s’intéressaient déjà un peu à ces questions. Notre dispositif allait de fait chercher ces affects de gauche, liés aussi à un certain ras-le-bol. Mais il n’a pas attiré le ras-le-bol d’extrême droite, qui conduit plutôt au repli. Ce que nous a appris cette expérience, c’est que le ras-le-bol d’extrême droite et celui d’extrême gauche ne sont pas les mêmes.

 

Finalement, Laurent n’arrive pas à constituer sa liste. Pour vous, c’est un échec de la politique qui montre l’impossibilité de créer du nouveau à l’intérieur des institutions ou un échec de la fiction et de ce que peut produire effectivement un film ?

Un peu les deux. D’abord, on n’était pas sûrs de vouloir que cette liste se constitue réellement, on n’était pas forcément d’accord là-dessus entre nous d’ailleurs, il y avait une ambiguïté. Ce qui comptait le plus c’était qu’il y ait la possibilité que Laurent soit élu, pour lui et pour les gens. Il fallait du sérieux, malgré la fiction. Ce que la fiction a permis, de son côté, c’est de dépasser certaines limites. Pendant les réunions, les gens disaient souvent « c’est que pour le film » et ça permettait d’aller très loin dans les discussions. L’idée était d’essayer de proposer un récit alternatif au récit républicain qui passe uniquement par les élections, par ce mode d’organisation du politique qui est aussi une forme de fiction au fond. Mais notre récit à nous n’était pas assez fort pour l’emporter sur le récit républicain, très enraciné en nous tous. Même Laurent disait parfois qu’il avait l’impression de transgresser une autorité intériorisée en lui comme la loi du père, de désacraliser, de profaner quelque chose. Pour autant, ce que le film raconte, c’est que le politique n’est pas du tout en échec justement. À Revin y a cinq listes, beaucoup d’investissement, un mouvement des gilets jaunes très fort, et un vrai désir de politique qui ne trouve pas d’expression dans les formes consacrées comme le vote. Le politique se passe beaucoup dans des lieux de sociabilité comme les bars ou la rue. On l’a vu dans notre local qui est devenu une sorte d’auberge espagnole où tout le monde passait prendre un café, et où on finissait toujours par parler politique. Avoir créé ce lieu social, c’est notre réussite.

 

Le film a-t-il changé votre vision de la politique ?

On est peut-être un petit peu moins anarchistes qu’au début, ou simplement peut-être moins idéalistes. On a réglé certains manques de maturité dans nos idéaux disons. C’est dommage parce que du coup maintenant, on ne pourrait plus faire le film : si on le refaisait on négocierait avec la communauté de commune, comme des vieux cons… !

 

 

Propos recueillis par Camille Ferey

 

> Municipale de Thomas Paulot, Ferdinand Flame et Milan Alfonsi, sortie en salles le 26 janvier