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Errances et romance

Un mois d’août d’orage et de canicule, à Bordeaux, une étudiante en histoire noue une romance avec un jeune réfugié, récemment arrivé d’Afrique. La seule condition pour le revoir : qu’ils ne se touchent jamais. À chaque fois qu’elle entre en contact physique avec lui, elle rompt la promesse et fait disparaître une partie de son corps. Co-scénariste de Synonymes de Nadav Lapid et de Diamond Island de Davy Chou, Claire Maugendre épouse dans ce Conte cruel de Bordeaux la forme d’un roman-photo, composé d’images fixes – très graphiques – et d’une voix-off sur fond de musique de chambre. Le réalisme social vient se lover dans le fantastique, à la manière d’une légende africaine revisitée.

Dans Soum, première réalisation d’Alice Brygo (Grand prix du Jury), c’est un crew d’adolescent.e.s banlieusard.e.s qui écume les squats, à la recherche d’un espace de liberté pour « faire communauté ». Le film parvient à cristalliser avec justesse les idéaux d’une génération prise entre les feux de l’autoritarisme néolibéral et des luttes pour l’émancipation des minorités. Autre topographie suburbaine, Lake Forest Park de Kersti Jan Werdal, délaisse tout dialogue et toute armature narrative pour s’immiscer dans le quotidien d’un groupe d’ami.e.s confronté à la mort d’un camarade de classe. Les douloureux languissements de l’adolescence transparaissent sans un mot, à travers une succession de plans-séquences atmosphériques tournés en 16mm, sous l’influence de James Benning ou de Sharon Lockhart.



7h15 - Merle Noir de Judith Auffray, docu-fiction à la lisière du fantastique, met en scène un spécialiste des enregistrements d’animaux nocturnes qui vit en ermite dans une forêt de Lozère. Avec l’aide d’une jeune femme capable d’imiter le chant des oiseaux, il tente d’identifier le cri d’une créature inconnue détectée sur son spectrogramme. Auffray, autrice du long-métrage documentaire Une maison – consacré à un centre d’accueil pour enfants autistes au milieu des Cévennes –, poursuit l’ambition de sonder poétiquement les arcanes de la vie sauvage, défaite de tout anthropocentrisme, en remontant à la genèse même du langage.



Transmissions et retransmissions 

La parole comme révélatrice d’un déracinement était au cœur de Lèv la tèt dann fénwar, l’un des plus beaux films de la sélection. En quête de ses origines, Erika Etangsalé interroge son père réunionnais, longtemps resté mutique sur son passé familial et exilé en Bourgogne dans les années 1960. Servie par un brillant montage, la réalisatrice trouve le juste équilibre dans des allers-retours entre passé mythique et désenchantement du présent. L’île de la Réunion, que les marrons furent contraints de déserter, y est magnifiée par un noir et blanc hors-temps, tandis que le film serpente avec délicatesse entre archives familiales et témoignage au présent, recomposant l’histoire d’une existence sauvée par un amour salutaire. La personnalité du père, dandy introverti refoulant son passé, n’est pas étrangère à la réussite du film, qui creuse un sillon intime pour faire ressurgir la tragédie de l’histoire coloniale.

Résurgence du passé encore dans Nicolae de Mihai Grecu, où l’hologramme de Ceaucescu est projeté comme une attraction foraine dans un village de Roumanie. Le dispositif ne tient malheureusement pas tout à fait ses promesses : on s’attend à ce que l’assemblée soit prise d’effroi et s’insurge face au spectre en 3D du dictateur. Las, la population vieillissante et précaire est partagée entre nostalgie, indifférence ou hostilité, mais ne s’en émeut pas plus que ça. N’en reste pas moins ce plan extraordinaire d’une vieille dame franchissant sans sourciller le pas de sa porte, sur laquelle est projetée l’image de l’autocrate déchu.

En dehors de la France, la sélection était essentiellement tournée vers l’Asie. Grand prix ex æquo, Tamano Visual Poetry Collection : Nagisa’s Bicycle de Tetsuichiro Tsuta, se divisait en trois segments, trois contes liés entre eux par une bicyclette, symbole d’évasion et d’émancipation. Burlesque et onirisme s’y disputent la partie, tandis que les personnages – un coureur cycliste en bout de course, une pêcheuse solitaire et un ouvrier en mal de séduction – tentent de transcender leur existence, que ce soit par la reconquête de la célébrité, la joie d’une escapade solitaire ou l’effervescence d’une rencontre amoureuse, bien qu’ils se retrouvent systématiquement retranchés, prisonniers de leur condition sociale. Dans la plupart des films flottait une étrange mélancolie, infusée dans une atmosphère post-COVID, laissant songer que seule une amitié indéfectible ou la résurgence d’un lien familial sont à même de soulager les tourments du cœur et de consolider un avenir commun.


> Le festival du Cinéma de Brive a eu lieu du 4 au 9 avril 2022