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Sur une estrade éclairée par une rangée d’ampoules, Élodie Petit et quatre performeur·euses déclament une poésie qui sème le trouble. Iels se tiennent droit.e.s au milieu de l’une des salles d’exposition du Centre d’art contemporain d’Ivry. Leur langue se fiche des assignations, de genre comme du reste. À l’image d’Albertine, le personnage le plus fluide de l’œuvre de Marcel Proust. Tout au long des six derniers tomes de La Recherche, la jeune femme, dont le narrateur s’éprend follement, reste insaisissable et sujet à des déclarations contradictoires. Les yeux bleus ou violets, elle est suspectée d’être une « gomorrhéenne ». Elle est en tout cas « de mauvais genre ». L’exposition co-signée par Claire Le Restif – Directrice du Crédac – et Ana Mendoza Aldana – lectrice érudite de l’auteur – propose une analyse dissonante de cette figure. Souvent décrite comme une allégorie des aventures masculines de l’écrivain, la féminité d’Albertine ne serait que maquillage pour les inclinaisons homosexuelles de Proust. Cristallisant les processus d’effacement des personnages queer de la littérature et la prégnance du regard masculin, l’histoire d’Albertine continue d’interroger. Avec une méthodologie soignée et une forte présence des sources littéraires et théoriques, le Crédac réunit le travail d’artistes de renom comme la cinéaste franco-belge Chantal Akerman, des créations plus émergentes et de nombreuses archives documentaires. Ici, Albertine incarne une figure d’auto-détermination, dans la lignée de la romancière Monique Wittig qui affirmait : être lesbienne c’est être une fugitive. Ne pas se laisser domestiquer, jamais apprivoisée par la norme.


Lesbiennes polymorphes 


L’ambiguïté sexuelle et de genre d’Albertine ne fait qu’exacerber l’obsession de contrôle du narrateur. Au Crédac, ces faux-semblants sont partout. En réponse à l’imagerie ultra-masculine et iconique de la « culture gay » développée par le peintre Tom of Finland au siècle dernier, l’artiste canadienne G.B. Jones donne à voir ses propres Tom Girls. Sur le visage rigolard de ces motardes débridées, on devine un sentiment de revanche. Ingénieux·ses, les artistes n’offrent jamais le corps lesbien. Il se dérobe, reste polymorphe. L’hypersexuel baroque des sculptures de Zoe Williams côtoie les visages mystérieux du « Cabinet de curiosité » de la féministe Lena Vandrey. En face de cette ambiguïté, le visiteur est comme le voyeur proustien. Il passe derrière les rideaux de soie parme signés Anne Bourse pour découvrir des images d’archives érotiques, encadrées d’un bois mauve. Il s’amuse, en fonction de l’éclairage, à deviner les corps nus sur les photographies réfléchissantes de l’artiste postporn Mélissa Boucher. Albertine continue de fuir, insaisissable. Sur un mur, des organes mutants palpitent. Contraints par des accessoires de métal, la coercition semble néanmoins consentie. Comme Albertine, ces formes enchainées pensées par Cécile Bouffard font croire qu’elles sont prisonnières. Usant des codes du bondage, elles semblent même y trouver du plaisir.


Droit à la douceur 


Les femmes, artistes ou non, seraient émotives, passives et minutieuses. La Fugitive ne dément pas. Les artistes invité·es ont tous·tes fait le choix d’un retournement des stigmates et revendiquent leur droit à la douceur. La chambre, thème commun aux œuvres de la première salle, s’impose comme un espace politique. Une nature-morte vidéo de Chantal Ackermann tourne en décalé sur cinq écrans cathodiques. La cinéaste filme sa chambre-bureau-cuisine encombrée de vaisselle. Tout en restant allongée dans son lit, elle assume l’exercice de l’autoportrait en dévoilant son intimité aux spectateurs indiscrets. Dans ce jeu séditieux, Marie Laurencin, une artiste pionnière de l’École de Paris associée au fauvisme, la rejoint. Ses visages androgynes aux traits vaporeux si caractéristiques furent vivement critiqués pour leurs formes douces et féériques. Trop de couleurs pastel et d’expressions mièvres. Dans la même veine, Autumn Ramsey, peintre contemporaine, représente d’un geste ornemental et décomplexé une faune et une flore évanescentes. Derrière ses jolis fonds fleuris pourtant, une menace. Son bestiaire en mutation permanente n’est pas aussi inoffensif qu’il n’en a l’air. Tout comme le naïf, le domestique et le floral sont parfaitement assumés, La Fugitive acte une réappropriation d’un des médiums le plus stéréotypé, le textile. La veste-corset de Melissa Boucher, les rideaux peints d’Anne Bourse ainsi que l’installation de coussins brodés signé Marc Camille Chaimowicz s’inscrivent dans cette démarche d’auto-détermination. Pour continuer d’écrire l’histoire féministe et lesbienne militante, mieux vaut saboter la hiérarchisation des mediums.


> La Fugitive, jusqu’au 18 décembre au Crédac, Ivry-sur-Seine