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L’océan Atlantique n’est pas le même si on le regarde depuis Brest ou depuis les Caraïbes. Dans la semi-obscurité du sous-sol du Cabaret Vauban, institution musicale iconique de la ville portuaire bretonne, Annabel Guérédrat s’avance, en combinaison de vinyle noir façon BDSM, manteau en fausse fourrure léopard sur le dos et bottes argentées aux pieds. La chorégraphe martiniquaise alerte, par le biais d’une performance futuriste, sur la toxicité réelle et actuelle des rivages de son île. Son Mamisargassa 1.0 nous situe en 2083. La Martinique a alors été désertée par les humains car rendue complètement inhospitalière à cause des sargasses : ces algues flottantes brunes gorgées d’arsenic et autres métaux lourds, dont la prolifération sur les plages caribéennes est accentuée par les dérèglements climatiques. Entourée de micros qui modifient sa voix en lui ajoutant de l’écho, Annabel Guérédrat conte cette histoire en créole, en anglais, en espagnol ou en français, comme pour être sûre d’être bien entendue. Mais ses paroles déraillent. Elle gronde. Plongeant toujours un petit peu plus dans la fiction, elle devient Mami Sargassa, une entité modifiée génétiquement, à la fois déesse et sorcière, qui ne craint pas les algues et enfante des êtres « mi-humains, mi-sargasses, qui préfèrent chanter et danser plutôt que parler et marcher », annonce la danseuse entre deux jeux de sourcils levés, un filet de bave coulant de sa bouche.

Le festival Dañsfabrik qui accueille cette performance au long court issue de la série Ensargasse-moi, s’est fixé un horizon : réfléchir aux enjeux climatiques depuis les imaginaires artistiques, mais surtout depuis des perspectives décoloniales. C’est ainsi que tout en haut du centre d’art contemporain La Passerelle, le collectif The Living and the Dead Ensemble, prend la parole depuis Haïti, une autre terre bordée par l’océan et ex-colonie Française. Pour ces huit poètes et interprètes, « c’est l’heure du feu », un élément incandescent qui relie comme un fil rouge les histoires, les dérives, les colères, les chants qui transitent dans leur performance The Wake volontairement dissonante et chaotique. « Il n’y a plus rien que le néant qui nous mange », « j’ai les intestins dérangés et le monde est ma diarrhée », « le monde est en feu, notre feu » clament-ils, réunis autour d’un foyer de néons rouges posés au sol. Pour décentrer nos regards et observer la crise climatique depuis d’autres points de vue, là où, comme en Haïti ou en Martinique la dégradation des conditions climatiques se vit au quotidien, en première ligne, il semblerait qu’il faille d’abord accepter de ne pas tout comprendre et trouver d’autres courroies de transmission.

 

The Wake du collectif The Living and Dead Ensemble p. D.R.

 

C’est de cette même manière que se traverse l’installation chorégraphique Extinction Room (Hopeless.). Portés par des chants d’oiseaux enregistrés, au gré de danses incarnant les mouvements des volatiles et de paroles amplifiées, trois interprètes guidés par le chorégraphe roumain Sergiu Matis racontent des récits de disparitions. D’un haut-parleur on entendra l’histoire de la perruche à ventre orange, une espèce endémique du sud de l’Australie menacée par la ponction des zones humides entrainant la modification des fruits, donc par ricochets de l’alimentation de l’oiseau et de ses capacités de reproduction. D’une autre oreille, on tente d’écouter celle des hocco d’Albert, des oiseaux noirs dont l’habitat est déstabilisé par le haut niveau de conflits armés dans les forêts de Colombie. Impossible cependant d’ouïr, au même moment, la perturbation des écosystèmes où vivent les kakapos de Nouvelle-Zélande ou encore ce qui a amené à la disparition du dodo de l’île Maurice. Tête en avant, les doigts frémissant comme des plumes, une danseuse vient d’interrompre les explications.

La destruction des lieux de vie des oiseaux, les feux des décharges qui brûlent en Haïti, les algues toxiques qui prolifèrent en Martinique – rappelant sans qu’il ne soit nommé le scandale du chlordécone, insecticide nocif largement utilisé pendant plus de 20 ans dans les plantations martiniquaises et guadeloupéennes malgré son interdiction à la vente ; ou encore celui des algues vertes sur les côtes bretonnes – ont cela en commun qu’ils sont des résultats tangibles de nos façons d’habiter le monde. « Un “habité colonial” qui plante, extrait, exploite, déforeste et tue » selon Malcom Ferdinand1, philosophe invité à discuter avec les artistes des passerelles entre arts, écologie et colonisation. L’auteur de l’ouvrage Une écologie décoloniale, penser l’écologie depuis le monde caribéen, rappelle au cours de cette table ronde à quel point la France hexagonale, déconnectée de son histoire, est incapable de penser les enjeux environnementaux en lien avec la colonisation. Deux sujets intrinsèquement reliés mais pourtant rarement articulés ensemble. Comme le penseur, les artistes du festival se sont donc eux aussi faufilés au travers de cette grande brèche d’impensés pour rendre perceptibles des états de crise, par bribes et par à-coup.

 

Extinction Room (Hopeless.) de Sergiu Matis p. D.R.

 

1. Lire l'entretien avec Malcom Ferdinand dans Mouvement n°108 et sur Mouvement.net

 

> Extinction Room de Sergiu Matis le 5 mars à la Pop, Paris

> MamiSargassa 2.0 de Annabel Guérédrat, du 15 au 22 mai dans le cadre du festival FIAP en Martinique

> Le festival Dañsfabrik a eu lieu du 22 au 26 février à Brest