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Le réalisme soviétique n’a de réalisme que le nom. Avec leurs corps étrangement droits engoncés dans des uniformes et leurs faces rigides, les personnages de ce style, qui devint rapidement le langage pictural officiel de l’URSS., paraissent peu vraisemblable. C’est de ce kitsch de l’Est que se joue Lucy McKenzie avec ses toiles monumentales, plaquées sur toute la hauteur des murs de La Verrière, l’espace d’art contemporain de la fondation Hermès, à Bruxelles. Formée à la Van Der Kelen-Logelain, cette école hors du temps où l’on enseigne la peinture décorative, l’artiste écossaise de 45 ans n’a eu aucun mal à imiter l’iconographie de la Guerre froide. Muralisme soviétique, affiches publicitaires américaines, fresques ouvrières de Diego Riviera au Mexique : elle s’inspire de ces esthétiques grands formats qui devaient aider à imaginer des lendemains radieux… Ou oblitérer une réalité trop sèche. À l’heure où la Russie bloque l’accès à Instagram, empêche l’utilisation du mot guerre et interdit la diffusion de toute image en rapport avec le conflit ukrainien, difficile de ne pas lire ces tableaux réalisés pendant les premiers confinements sous le prisme de l’actualité tragique. 

 

Sauver les apparences à l’Est 

Jupe courte rose bonbon, manches bouffantes, béret de travers et talons hauts, une mannequin avance sur un podium dans une tenue qui risquerait de la faire passer pour une américaine. Il ne faut surtout pas dire cela ! Derrière elle, un portrait de Staline en costume militaire surveille le défilé. Nous sommes en URSS., et les gens venus assister au spectacle sont des fonctionnaires qui doivent valider le prototype de l’habit. D’un panneau à l’autre, la série de peintures monumentales House of prototype suit le processus de création d’un vêtement dans l’Union Soviétique des années 60. Si l’on imagine mal des fashion week en pleine dictature, il faut comprendre qu’un peuple bien vêtu renvoie l’image d’un peuple qui va bien. Dans un contexte de guerre froide où l’on s’affronte via le soft power, c’est important. Au panneau suivant, Lucy McKenzie représente cette même robe, clinquante au moment de sa représentation officielle, devenue grise et terne une fois fabriquée en masse dans les usines : en période de pénurie, le choix de tissus est limité. Cette petite histoire de la mode raconte la grande histoire d’un pays qui doit sauver les apparences.

Ce n’est pas pour rien que l’artiste a disposé dans la salle d’exposition des portes en trompe-l’œil, faisant croire à de possibles ouvertures à l’endroit où se trouvent des murs. Ce n’est pas un hasard, non plus si l’on trouve figurés des magazines féminins, Vogue et Marie-Claire, circulant sous le manteau dans une Union soviétique qui se veut hermétique à toute influence extérieure. Lucy McKenzie, en même temps qu’elle affiche sa virtuosité dans la peinture figurative, suggère la critique de son médium. Apparemment simple à lire, censée être compréhensible de tous, l’image s’avère piégeuse et camouffle la réalité. Chez elle, la question de la propagande rejoint donc celle du décor : les images qui ornent sont en fait des images qui cachent.

 

Cultiver les faux espoirs à l’Ouest

La femme moderne sera libre ou ne sera pas. Coupe garçonne et pantalon, l’émancipation commence par le fait d’être à l’aise dans ses vêtements. À la manœuvre de cette délivrance, Lucy McKenzy représente Gabrielle Chasnel : une paire de ciseaux à la main, la couturière coupe les longues nattes d’une jeune fille en costume folklorique ukrainien. Modernité versus tradition : dans ce geste symbolique (castrateur ?), l’artiste nuance l’effet de la mondialisation sur les cultures locales, et notamment l’occidentalisation des pays de l’Est après la chute du mur en 1989. Le réalisme socialiste russe comme l’esthétique publicitaire américaine ont le don de hisser des figures-modèle, qui évacuent tout aspérité critique. 

Dans le même tableau, une autre figure féminine se distingue. Elle possède quatre bras mais ce n’est pas Shiva, la divinité indienne, seulement une femme au foyer accaparée par ses nouveaux appareils électro-ménagers. À l’aise avec ses cheveux courts et sa combinaison chic, oui, mais toujours assignée à la cuisine. Avec humour, Lucy McKenzy s’amuse des mirages miroités par les grandes idéologies du XXe. S’il y eut un homo sovieticus, il y eut aussi un homo capitalisticus. Et les deux semblent déterminés à continuer de nous hanter. 

 

Buildings in Belgium, Buildings in Oil, Buildings in Silk, de Lucy McKenzie, Jusqu’au 26 mars à La Verrière, Bruxelles.