Gregor Schneider, Passageway No. 1. Courtesy de l'artiste, VG Bild-Kunst et de Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland GmbH Gregor Schneider, Passageway No. 1. Courtesy de l'artiste, VG Bild-Kunst et de Kunst-und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland GmbH © p. David Ertl
Portraits arts visuels

Room in a room in a...

La Bundeskunsthalle de Bonn dédie une rétrospective inédite à Gregor Schneider, le plasticien allemand connu pour ses enfilades anxiogènes de « salles dans les salles » annihilant l’espace d’exposition. Une œuvre radicale qui pousse le spectateur et le monde de l’art dans leurs retranchements.

Par Marine Relinger publié le 26 janv. 2017

 

À 17 ans à peine, en 1986, Gregor Schneider invite son professeur d’arts plastiques à voir ses derniers travaux. Le jeune homme, qui a déjà exposé en galerie l’année précédente, est prometteur. Il dessine et peint, des corps expressionnistes dans une veine plutôt torturée. Il fait des actions un peu bizarres. Il entreprend par exemple de mouler son propre corps dans le béton, sans aucune aide, plongeant nu comme un ver dans une structure en bois rappelant vaguement un cercueil jusqu’à ce que ce que le ciment durcisse : « J’ai eu un mal fou à me dégager de là, au marteau, malgré la Vaseline », se rappelle Gregor Schneider, avant d’ajouter : « L’idée d’ensevelir mon corps dans un volume de béton me hante depuis ce jour. » Nostalgie, quand tu nous tiens…

 

Une œuvre à la limite de l’intangible

En cette période de prime jeunesse de l’artiste, visiblement placée sous la figure tutélaire des actionnistes viennois, ce professeur est l’un des premiers à fouler le seuil de ce qui deviendra l’œuvre matrice de l’élève prodige : la maison secondaire familiale, dans la ville de Rheydt à 30 kilomètres de Düsseldorf.

Il entre et là… Rien. « L’atelier » est vide, il n’y a pas même d’atelier. « Mais qu’est-ce que je fais là, Gregor ?! », s’agace l’enseignant. « Je l’ai conduit derrière les murs, lui ai montré que j’avais construit cette salle [à l’identique – ndlr] dans la salle d’origine. Mais il m’a dit : "Et quoi, Gregor, tu construits des pièces..." Bien sûr, c’était absurde. Je ne pouvais pas espérer qu’il voit quelque chose qui n’était justement pas là pour être reconnu », explique l’intéressé. D’année en année, ce dernier métamorphosera la bâtisse en une sorte d’oignon spatio-temporel, multipliant les pièces dans les pièces, décalant des fenêtres jusqu’à ce qu’elles ouvrent sur des murs, la truffant de chausse-trapes et de passages secrets. Sans oublier cette fameuse salle pivotant sur elle-même et enfermant le visiteur jusqu’à ce que la porte se recale sur son ouverture d’origine.

À vrai dire, la démarche semble préciser une intuition à l’œuvre dès ses premiers travaux. En 1984, Gregor Schneider avait creusé, un jour durant, un trou dans la terre comme pour atteindre le centre du monde, avant simplement de le reboucher, ni vu ni connu (Bury) ; une sorte de consomption d’espace-temps, un acte oblitérant ses propres traces. « Je fais quelque chose et le travail est comme dissout parce que les gens ne l’identifient pas. Pourquoi ne voyons-nous pas ce qui est fondamentalement différent ? Notre perception est insuffisante », explique-t-il. Un art à la limite de l’intangible, faisant écho à ce Sublime kantien qui nous dépasse : un réel qui peut être conçu, sans toutefois pouvoir être perçu – ou identifié comme tel – par les sens ? La Biennale de Venise, où il a déménagé en 2001 la plupart des « pièces dans les pièces » de sa maison Haus u r (rebaptisée « Tote Haus u r », la maison morte), lui a attribué le Lion d’or. S’en est suivi une reconnaissance internationale.

Gregor Schneider, u r 8, Total Isolierter Toter Raum, (Giesenkirchen, 1989). Courtesy de l'artiste et de VG Bild-Kunst, Bonn

 

Un artiste trop rarement présenté en France

Son travail demeure pourtant régulièrement mal compris. En France, après un solo show introductif au Musée d’art moderne de la ville de Paris (La maison morte u r 1985-1998, 1998), on ne l’a vu que dix ans plus tard à la Maison rouge, métamorphosée en un labyrinthe de salles dans les salles toutes plus anxiogènes les unes que les autres. Le parcours, visitable individuellement après une bonne heure d’attente (et après avoir signé une décharge de responsabilité), réactivait la privation sensorielle et sociale mise en œuvre dans les camps de Guantanamo à Cuba par l’armée américaine sous le nom de « torture blanche ». Celle qui ne laisse que des traces psychologiques.

L’un de ses projets les plus polémiques, un cube impénétrable de 14m3 drapé de noir inspiré par la Kaaba de la Mecque (Cube, 2004) – et, ce qui posait moins de problème, par le Carré noir de Malevitch (monochrome de 1915) – a été refusé à Paris, Venise ou Berlin, avant de trouver sa place à Hambourg. Ne pouvant, en tant que non musulman, accéder à l’intérieur du lieu de culte (et donc, s’il en avait été question, en reproduire l’espace), Gregor Schneider exaltait, là, une autre dimension de l’inaccessible et de l’incommensurable, notions qui jalonnent l’ensemble de son œuvre. Sans même qu’il soit besoin d’en faire une critique, c’est un fait : rares sont les œuvres aujourd’hui évoquant de près ou de loin la question de la religion – et a fortiori l’islam – qui, sans afficher un message consensuel et univoque jusqu’à s’y réduire, évitent la suspicion voire la censure.

 

Des spectateurs sans spectacle

Pourtant, dans ses œuvres contextuelles – qu’elles fassent ou non référence à une réalité sociopolitique – Gregor Schneider est d’un terre-à-terre désarmant, renvoyant les visiteurs à leurs perceptions et représentations, et la société ou le monde de l’art à ses propres contradictions. Ainsi s’est-il encore attiré les foudres de ceux qui croyaient assister à l’une de ses performances, à l’Opéra de Berlin, avant de se rendre compte que la longue file d’attente ainsi constituée était le seul événement attendu (7 – 8:30 PM 05.31.2007, 2007). Des spectateurs sans spectacle, encore une fois renvoyés à eux-mêmes, à rebours de l’art événementiel. De même, il a produit des œuvres sans public, remplaçant subrepticement un pan de mur dans un musée, ou intervenant sans en faire la publicité dans des villages voués à la destruction (ce qu’il appelle « la double privation » d’œuvre d’art, qui n’est pas celle de l’acte de création). Il a aussi mené un projet incroyable, entre 2007 et 2014, qui a conduit à la destruction méthodique de la maison de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Hitler (demeure réputée disparue dans les bombardements, et que l’artiste a retrouvée).

Gregor Schneider, Bathroom (London 2004). Courtesy de l'artiste, VG Bild-Kunst, Kunst- und Ausstellungshalle der Bundesrepublik Deutschland GmbH. p. David Ertl

La grande rétrospective que lui consacre la Bundeskunsthalle de Bonn présente un parcours de « salles dans les salles », anciennes ou récentes, ainsi que des œuvres plastiques et vidéos rendant compte des travaux de l’artiste des années 1980 à aujourd’hui. (Re)découvrir le travail de cet artiste radical, c'est se rappeler que « l’on peut construire l'inconcevable », comme il le conclut lui-même. Et pas seulement dans l'horreur et la guerre. On peut aussi bien dire, comme la poétesse Gertrude Stein, « A rose is a rose is a rose » puis « ainsi, la rose est rouge pour la première fois depuis des siècles en littérature. »

 

> Gregor Schneider, Wall before wall, jusqu’au 19 février à la Bundeskunsthalle, Bonn