Cie Rascar Capac Cie Rascar Capac, © Elie Salleron.
Portraits Théâtre

Salleron, troll de théâtre

Elie Salleron

Le jeune metteur en scène Elie Salleron se délecte de saboter le théâtre avec un humour corrosif depuis 2011. Dans ses pièces outragées et grotesques, la parole dérape, les jouissives digressions s’enchaînent et les institutions en prennent pour leur grade. 

Par Gabriel Bortzmeyer publié le 10 mai 2017

 

 

Puisqu'il est d'usage de parler de « théâtre amateur » à propos de productions n'ayant pas toujours les moyens de leur amour, on pourrait désigner par « théâtre abatteur » celles dont l'absence de manne provient d'une rage à l'égard de leur art. Elie Salleron appartient à cette dernière catégorie de dramaturges qui écrivent et mettent en scène leur pièce pour faire branler les planches et pirater les codes. Comme tous les saboteurs, il œuvre dans l'ombre : depuis 2011, ses six spectacles ont surtout été accueillis dans des théâtres privés ou dans des espaces imprévus, jusqu'à une dernière création dont le titre programmatique – Nique sa mère la réinsertion – dit combien elle est faite pour n'être pas compatible avec le circuit (elle est jouée de bar en bar, selon le modèle des troupes itinérantes). « J'ai choisi le titre après avoir été refusé à un concours de jeunes metteurs en scène. Ça me permettait de me dire que je tournais vraiment le dos aux institutions qui financent le théâtre. » Il a sa compagnie, Rascar Capac, et une bande d'acteurs suffisamment proches pour que son écriture s'adapte à leurs idiosyncrasies ; l'argent fait toujours autant défaut, mais sa pénurie a l'avantage d'abréger le temps d'élaboration des projets : Avignon hébergera cet été Concevables silhouettes du présent tout pourri, qui fait suite à Inconcevable silhouette du Nouveau futur qui tue présenté l'an dernier, le festival To Gaether a accueilli en 2016 le traité de géopolitique théâtrale On essaiera pas de les comprendre et Le crime, l'enquête, le hasard et la joie a été monté il y a moins de deux ans, sans compter les quelques autres textes déjà prêts pour la scène.

 

Dérapages d'une parole exaspérée

Les titres en suggèrent assez le registre (grotesque) et le geste (attentatoire). On peinerait à en restituer la trame, tant elle est faite d'un enchaînement de numéros travaillant les uns contre les autres, à rebours de toute intrigue. Le dernier repas du monde, en 2013, conservait encore un semblant d'unité que les envolées des uns et des autres s'acharnaient à démembrer – un des personnages passait un appel en espagnol pendant quinze minutes, d'autres digressaient à n'en plus finir et l'événement attendu (la fin du monde) oubliait d'arriver. Depuis, Salleron n'a fait que tendre vers une dislocation savante qu'il associe à « la perception distraite de la génération zapping », à une dérive systématique dans laquelle « seule la blague est structurante » et où elle abolit toute continuité. Chaque pièce finit par se déporter bien loin de son point d'origine. Le crime, l'enquête, le hasard et la joie commençait en drame policier et s'achevait sur des stances d'Audrey Azoulay sur la subvention, après différents sketchs déraillant l'un sur l'autre au gré de raccords hasardeux. « Je montre au public un processus de pensée qui casse l'articulation logique » et qui, à force d'outrance, fait apparaître la démence virtuelle de tout discours. Une partie conséquente des pièces consiste en dérapages d'une parole exaspérée, mise en crise par l'excès qui en pousse la logique à bout. Au début de Nique sa mère la réinsertion, un jeune étudiant en commerce fait la manche pour s'acheter un téléphone digne de sa caste, et légitime son improbable requête avec toute une phraséologie marchande adéquate. Le premier versant de cette déraison du discours va puiser dans des éléments de langage – de l'art, du commerce ou d'un certain militantisme – qui s'enrayent à force d'accumulation ; le second se calque volontiers sur des figures dictatoriales, pour les exorciser : « Élaborer des discours paranoïaques me permet de ridiculiser mon propre fanatisme. » Salleron incarne d'ailleurs souvent des rôles « paternels », à la parole tyrannique, qu'il joue en cherchant la zone d'indistinction entre bouffonnerie et gravité. Ses acteurs tendent vers une schize semblable, et oscillent de la mesure à l'hystérie. « Du fait de mon type d'humour, il faut jouer les choses sérieusement, ne pas marquer la blague et effacer les signes du second degré. »

Elie Salleron. p. Jonathan Paventa

Théâtre sans programme  

Dans On essaiera pas de les comprendre, le metteur en scène s'était réservé le rôle cathartique d'un commissaire politique russe promettant d'en finir avec « l'oppression normative » et la « tartufferie » du théâtre français, au moyen d'un fusil à pompe. Comme, dans une moindre mesure, tout le reste de son théâtre, il y pestait longuement contre une certaine doxa de la subversion admise, qui momifie la contestation, en la sublimant, et permet aux institutions qui la relaient de faire autorité sur la révolte. Salleron ne verse dans la satire que par moments (le reste de son travail relève plus de la farce), mais quand il s'y adonne c'est pour cibler des discours automatiques de clan, en premier lieu celui d'une idée fossilisée de la culture faisant des artistes les fonctionnaires de la transgression. Ses pièces sont pleines d'émissaires du « milieu », qui en surjouent les codes et en récitent les recettes, tel ce personnage d'On essaiera pas de les comprendre dissertant doctement sur son « grand poème du refus ». Non que Salleron prétende lui-même à une autre position, porteuse d'un discours neuf ; l'esprit de dérision qui préside à sa démarche le pousse surtout à, comme il dit, « prendre la leçon en défaut », et à tout annuler – ce théâtre est résolument sans programme. Aussi fait-il facilement l'économie de toute référence au passé de son art. Sa puissance burlesque vient aussi de cette indifférence à toute autre tradition que celle des stand-ups ou des spectacles comiques, à quoi s'ajoute l'étude avertie des figures paranoïaques : les tribuns d'hier et leurs avatars d'aujourd'hui, les trolls. « Un troll, c'est quelqu'un qui emmerde le monde en faisant des blagues scandaleuses. Son but est de s'amuser en sabotant le discours et le dialogue, en allant directement à leur destruction formelle. Derrière ça se cache l'horreur du vide, du vide de la pensée et du vide du langage. Si on veut, la seule réponse qu'a trouvé le troll au nihilisme déguisé de l'époque, c'est un nihilisme avoué et destructeur. »

 

> Nique sa mère la réinsertion, les 13 mai et 2 juin à 20h au Clin’s, Paris

> Concevable silhouette du nouveau présent qui tue, du 7 au 30 juillet au Théâtre de deux galeries, Avignon  (Festival d’Avignon Off)