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Le zéro absolu de Patrick Corillon Le zéro absolu de Patrick Corillon © p. le Corridor

Recherche fondamentale

Comme les chats, Patrick Corillon a plusieurs vies. Artiste plasticien et conteur, il travaille entre Liège et Paris. Il nous reçoit en terre belge, au Corridor, lieu de création artistique fondé par Dominique Roodthooft auquel il est étroitement associé.

Par Milena Forest publié le 8 nov. 2016

Depuis une quinzaine d’années ils vivent là, dans les petites maisons ouvrières de la rue Vivegnis, à Liège. Ils ont fait de ce lieu un laboratoire de recherche et de rencontre, y accueillent artistes en résidence (pour ne citer que lui, le Raoul collectif y est passé pour sa création Signal du Promeneur) et « parlottes » publiques (au cours desquelles ils interrogent scientifiques, philosophes, sociologues, psychiatres...). Ils déploient une activité d’édition de livres d’artistes et cherchent, avant tout, à ouvrir des portes, à cultiver l’émerveillement, à participer d’une prise de conscience, à faire croire en l’intelligence collective.

Quand on s’étonne de l’énergie qu’a dû mobiliser Patrick Corillon pour jouer à Avignon quatre spectacles différents, seul en scène, deux par jours, en alternance pendant trois semaines, celui-ci affirme simplement que c’est exaltant. Ce qui l’a épuisé cet été, c’est de défendre à tout prix, dans un carnet de médiation1 la part de mystère que doit conserver l’œuvre. Ne pas réduire la médiation culturelle à une pragmatique explication d’œuvre. Cultiver, comme partout ailleurs, les pouvoirs de l’invention : voilà le cheval de bataille de Patrick Corillon.

 

La banalité est impossible

Dans le bureau où il nous accueille au milieu des livres, la petite cuillère tourne dans la tasse à café posée sur la table en bois. Rien de plus banal. Et pourtant, Patrick Corillon s’interrompt, s’émerveillant de la résonnance de ce son. Tout est là. Une étonnante porosité au monde et l’art de nous faire prêter attention à la puissance imaginaire que recèlent les objets et les lieux. Nous avons bien tenté pourtant, de lui faire avouer que malgré toute la bonne volonté du monde, le prosaïque afflige parfois nos vies. Une station-service sur une aire d’autoroute par exemple. Du tac au tac : « Il y a des années, un article montrait des touristes en train de photographier une station-service pas loin d’Arles parce c’était là que se trouvait un restaurant où Van Gogh avait l’habitude de déjeuner. » Ou comment les strates de l’histoire et la trame du réel s’enchevêtrent pour nourrir un passionnant questionnement sur « l’être-là » et une manière de voir chaque chose sous de multiples angles.

Aussitôt après, comme pour étoffer l’argumentation, il convoque encore Adelbert Von Chamisso, un poète-botaniste de l’aube du XIXe siècle puis Vladimir Nabokov, obligé de fuir Saint-Pétersbourg en 1917. Avec force détails, il raconte, habité, les pérégrinations de l’un et de l’autre comme s’il avait été leur compagnon d’infortune.

Patrick Corillon a l’art de déployer les anecdotes pour nous tenir en haleine. Ses histoires, il va les puiser dans les dessins du bois, comme dans les pages de Benjamin, Agamben, Magris, Proust, Gracq, Kafka, Celan, Mandelstam... Des incessants allers-retours entre l’expérience sensible et son immense bibliothèque, il tire avec une simplicité apparente déconcertante, les fils d’histoires livrées depuis 2010 à la première personne, à travers une série de spectacles tenant à la fois du théâtre d’objet et du récit de conteur, intitulée Les vies en soi.

 

Se sentir non pas dans l’époque mais dans le temps

Patrick Corillon est un chercheur à l’âme d’enfant. Dans Les vies en soi, la voix de Fabrice (un ami parisien de longue date, bien réel) intervient régulièrement pour accuser le doux rêveur de s’intéresser plus intensément au sort des objets qu’à celui des hommes. Et de lui signaler gentiment qu’être de son temps, c’est se soucier des réalités sociales qui agitent le monde. Mais Patrick Corillon fait contrepoids. Il souligne : « Pour faire un parallèle avec les sciences, j’ai l’impression que je fais de la recherche fondamentale, pas de la recherche appliquée. » Il ne parle pas de la crise financière, du terrorisme, des inégalités… Comme le narrateur de Walter Benjamin, il résiste au flux de l’information, s’extrait d’un discours aux assertions plausibles et vérifiables « appliqué » aux maux de l’époque.

 

Mettre l’incrédulité au placard

Il nous raconte plutôt comment il a appris le polonais en retranscrivant phonétiquement le son des feuilles dans la forêt de Bialovèse ; comment il a découvert, grâce à un protocole irréprochable consistant à inventorier les motifs des couches de papier peint accumulées au fil du temps sur les murs d’un appartement, que le portugais était la langue des fleurs ; comment, enfant, il vouait une adoration sans faille à une collection de croix de scotch offertes par un technicien de l’opéra après une représentation de Pelléas et Mélisande... « Un chat ça écoute ce qu’on lui dit, ça ne juge pas, ça ronronne et ça mène sa vie intérieure » 2 Pièces à conviction à l’appui, il entraîne le spectateur dans des univers où le réel et la fiction se mêlent, où l’association d’idées est le moteur du récit. La narration est au cœur de son travail de plasticien et auteur de spectacles. Si depuis 1985, il crée des objets et propose des installations, c’est toujours avec la malice d’un vrai / faux historiographe qui joue de l’autorité conférée par le cartel ou la posture de conteur.

L’aventure des vies en soi se poursuit... Issue d’une collaboration avec le chercheur en physique quantique et expert en supraconductivité Julien Bobroff, la prochaine vie de Patrick Corillon sera dévoilée en mars. À bon entendeur !

 

1. Conçu à la demande d’un théâtre pour accompagner la nouvelle création du Corridor La maison vague, le Carnet des tempêtes intérieures est édité en partenariat avec le Bateau feu et le Musée portuaire de Dunkerque.

2. Extrait de L’appartement à trou, éditions le Corridor.

 

La maison vague, les 4 et 5 mars au théâtre Gérard Philipe, Frouard ; le 11 mars au Théâtre Jean Arp, Clamart ; le 14 mars au théâtre de l'Agora, Evry-sur-Seine ; le 6 avril au Carré, Château-Gontier ; en mai à la Biennale internationale des arts de la marionnette, Paris (dates à définir)

Les images flottantes, le 24 janvier à L’Onde, Vélizy-Villacoublay ; du 2 au 5 février au Théâtre 140, Bruxelles ; le 28 février à la galerie Lillebonne, Nancy ; le 3 mars au Théâtre Gérard Philippe, Frouard

L’appartement à trous, du 17 au 30 janvier à la Villette, Paris

La rivière bien nommée, le 1er février au Kinnekesbond, Mamer, Luxembourg ; le 2 mars au théâtre Gérard Philippe, Frouard ; le 30 avril au Centre culturel d’Enghien

Le zéro absolu, le 7 mars à L’Onde, Vélizy-Villacoublay (création)

Le degré zéro des images, jusqu'au 18 mars à L’Onde, Vélizy-Villacoublay