<i>55</i> de Radouan Mriziga, 55 de Radouan Mriziga, © Beniamin Boar.

Radouan Mriziga

Le marocain qui vous cause in english

À rebours des influences postcoloniales, Radouan Mriziga rejette toute veine social-folklorique, aujourd'hui si prisée quand elle vient du Maghreb. Avec sa création 55, il ouvre la 10e édition du festival June Events à l’Atelier de Paris, les 3 et 4 juin. Portrait. 

Par Gérard Mayen publié le 30 mai 2016

Radouan Mriziga, chorégraphe marocain, trentenaire vivant à Bruxelles, peut omettre de s'adresser à vous en français. Passe à l'anglais directement. On apprécie plus ou moins. Mais cela force à réfléchir. Par sa saillie anglophone, Radouan Mriziga ne signale-t-il pas l'inscription de son parcours dans un contexte contemporain – mondialité, migrations, conflits, réseaux – qui se vit avec intensité à Beyrouth, Rio ou Singapour, plutôt que dans les seules vieilles capitales occidentales, bastides des arts du défunt XXe siècle ? Quant à l'axe Paris-Marrakech, rien ne doit faire considérer qu'il ait toujours existé, doive demeurer invariant à jamais et dès lors, soit, à tous coups, à privilégier. 

S'étant d'abord formé à Marrakech (filière Anania (1)), Mriziga emprunte ensuite la voie restée discrète, en France, de Jean Masse et Jacques Garros. Là, explore la compréhension profonde de son mouvement. S'y fait une conviction : « Je ne développe pas un langage de danse, mais une matière-corps activement en lien dans un monde de circulations. » Fin de « la danse » (celle qu'on désigne avec un fond de trémolo dans la voix). Puis à Tunis, le cursus chaotique du Centre méditerranéen de danse contemporaine (2) lui fait observer l'ancienne génération des pionniers contemporains du cru. Total respect. Mais constat de leurs limites, indexés que sont ces artistes sur un seul modèle, français, qui les confine dans un hors-sol identitaire. La suite se jouera à P.A.R.T.S. (Bruxelles). Trois années d'expérience des plateaux, et un clivage qui se dissout là, entre fonction d'interprète, fonction de chorégraphe, alors qu'il faut projeter le devenir d'un corps performatif.

On n’égrène pas ici un parcours exemplaire de nouvel émergent maghrébin. On en écoute les questions, qui envisagent une perspective postidentitaire, dépassant les assignations postcoloniales. « Je suis de culture marocaine, j'en connais les codes et cela traverse mon travail. Mais traiter du voile, de la transe, ou de l'homosexualité dans un contexte musulman, tiendrait d'un folklore social-culturel. » Radouan Mriziga ne sera pas « culturel ». Sans qu'il ait nommé personne, on songe à nombre de chorégraphes contemporains maghrébins en vogue, qui excellent dans des lectures actuelles de leur contexte civilisationnel. Qu'advient-il de leur propos quand leur contexte de réception, au nord de la Méditerranée, piège leurs pièces dans un renouvellement des exotismes ; entre prisme postcolonial, ruée des bonnes intentions anti-fondamentalistes, et humeurs touristiques de médinas ?

Pour l'heure, l'un des rares endroits où on a pu voir, dans l'Hexagone, le premier solo signé par Mriziga, sous le titre 55, fut la dernière édition du festival Dansem à Marseille. Cette structure fouille les pistes buissonnières des géographies trans-méditerranéennes. Quand Marseille fut capitale européenne de la culture, Dansem y composa un archipel de diversités connectées. Pour autant, la grande pièce officiellement commanditée pour ouvrir cette année de programmation avait été Les nuits d'Angelin Preljocaj : une proposition strictement inscrite dans la veine lamentable d'un orientalisme aussi tenace qu'éculé. Lourd symbole.

 

1. Pionniers de la danse contemporaine au Maroc,  Taoufiq Izeddiou et Bouchra Ouizguen ont créé, en 2002, Anania, une structure artistique alors commune, impulsant la formation Al Mokhtabar.

2. En 2006, le Centre méditerranéen de danse contemporaine est lancé par Syhem Belkhodja. Mais une grande part de ses étudiants (particulièrement d'Afrique noire) l'abandonne en plein cursus, en dénonçant ses errements. La diplomatie culturelle française croit alors bon de soutenir ce projet, laissé sans suite.

 

55 de Radouan Mriziga les 3 et 4 juin à l’Atelier de Paris (June Events). 

 

Texte initialement publié dans le n°83 de Mouvement dans "Pas de deux" la chronique danse de Gérard Mayen.