© Luca Truffarelli pour Mouvement

Oona Doherty

Oreilles sensibles et dictaphone au fond du sac, la chorégraphe et danseuse Oona Doherty traque les cuirs tannés des rues d’Irlande du Nord. Elle en tire le matériel nécessaire à sa pièce Hard to Be Soft, qui révèle tout ce que Belfast compte de colère, de désir et d’épuisement.  

Par Salomé Kiner

La première chose qu’on verra d’elle, c’est un nuage de fumée. Assise sur le perron de l’Old Museum Arts Centre de Belfast dans un minuscule perfecto en cuir, entre deux colonnes corinthiennes et un frontispice acariâtre, Oona Doherty fume. Oona Doherty, 30 ans, danseuse et chorégraphe aux performances physiquement spectaculaires, transes répétitives et heurtées. Oona Doherty, son corps prêté à la légion de personnages qui rugit en elle, prêté à d’autres corps imaginaires, blessés, sauvés, reconnus, réparés, et ces poumons qui retiennent tous ces souffles, ces poumons-là fument tranquillement, un dimanche midi sur les marches d’un immeuble à la façade fuligineuse, sous la menace d’un ciel de suie. Elle vient de finir un workshop qu’elle donne pour la compagnie de théâtre Kids in Control. Sur la marche inférieure, le visage dévoré par un bonnet psychédélique, son élève lui promet de surveiller sa consommation de Red Bull. Nikki McLaughlin, lutin frondeur dont on peine à définir l’âge et le genre, bénéficie d’un programme d’aide aux jeunes artistes handicapés ou défavorisés : « Nikki m’a choisie pour l’aider à chorégraphier ses poèmes. Elle écrit sur la lumière et les ténèbres, sur la santé mentale. Elle a été victime de différents types de sévices et d’abus. Elle a fugué, vécu dans la rue et en foyer. Elle est épileptique. Elle n’a jamais quitté Belfast.»  

Oona Doherty s’agite sur la banquette en moleskine. Les ciels changeants d’Irlande traversent ses yeux bleus. Brumes, rafales, éclaircies. Révolte permanente. Elle balaie du regard le pub où elle s’est installée pour déjeuner. À sa gauche, une mère de famille aux faux ongles pailletés corrige brutalement son fils. À sa droite, accoudés au bar, deux gaillards mutiques s’accrochent à leur pinte. « Ils n’imaginaient pas qu’ils seraient encore là à leur âge, et pourtant. Regardez ces murs. Ils suintent de regrets. » En Irlande du Nord, le pub, lieu de culte et de lien social, n’a d’égal que l’église. On s’y confesse. On s’y console. On y dépose ses volontés. Les masques tombent à la faveur du houblon. On peut s’épancher sur l’épaule du voisin – en le croisant le lendemain à la caisse du supermarché, il fera mine d’avoir tout oublié. Trajectoires ordinaires, figures particulières : Oona Doherty les embrasse toutes. Oreilles sensibles et dictaphone au fond du sac, elle traque les cuirs tannés d’Irlande du Nord dans les rues de Belfast, ses pubs et ses prisons. Hommes, femmes et gamins imprimés des stigmates de la guerre civile, des violences interreligieuses, des hivers ingrats, des soleils fugaces, des coudes qu’on lève trop tôt, des poings qui partent trop vite. Ce sont eux qui font la chair et la glaise, le sang et les larmes, le yin et le yang dont son corps se charge lorsqu’elle entre en scène.

Lucas Truffarelli pour Mouvement

Grâce de canailles

En 2015, elle offrait un premier écrin à ces vies contrariées en créant Hope Hunt pour le danseur Neil Brown. À cette époque, elle anime des ateliers de danse dans un centre de détention pour délinquants mineurs à Belfast.  « Je me suis rendu compte que ces coupables étaient avant tout des victimes. Victimes de leur environnement, d’un père violent, d’une mère alcoolique, de la pauvreté, du manque d’éducation ou du chômage. Mais victimes d’eux-mêmes avant tout, parce qu’ils renoncent à l’espoir de changer. Ils subissent leur propre inertie, ils ne font que tomber, tomber et retomber, ils sont attirés par le vide. Certains s’accrochent à une rencontre, une passion, et s’en sortent plus facilement. J’essaie de me persuader qu’ils en sont tous capables, sinon c’est trop dur de penser qu’à quelques pas du pub où tu bois une bière, il y a tous ces gens qui tombent. » Les élèves ne sont pas assidus. Ils lui préfèrent le terrain de foot, elle en profite pour les observer. « Ils entraient sur le terrain et se transformaient en ballerines. Un pur spectacle de petit allegro, des anges qui se foutent sur la gueule. » Elle rêverait de monter un spectacle avec eux, de les faire tourner en Europe. Mais le calendrier carcéral ignore les saisons culturelles. En attendant de trouver le budget et le temps, elle emprunte à leur grâce qui s’ignore les fondations de Hope Hunt. Elle y colle quelques pas de danse celtique, une intro d’East 17, du Bronski Beat et des extraits de la bande originale de La Haine, une de ses références. Elle isole des fragments d’interviews réalisées avec les détenus et les intègre à des bribes de poèmes, de dialogues imaginaires et de notes personnelles. Chez Oona Doherty la danse passe par la parole aussi bien qu’elle se passe de mu-sique. Elle est dyslexique. Les textes de ses pièces sont crachés par syllabes progressives jusqu’à ce qu’ils forment un mot, qui s’étire parfois jusqu’à la phrase. Associé au mouvement qui l’accompagne, tel un métronome détraqué, il naît sur un « scheisse » furieux, ricoche sur « Chelsea » et vient s’éteindre sur « I’ll see », comme une promesse vidée de son espoir. Hope Hunt chasse sur les terres de la danse classique et pioche dans la gestuelle du langage corporel urbain, agressif ou poseur. Inspirée du milieu carcéral, la pièce touche pourtant à l’universalité des corps déchus – privés de liberté, d’amour propre, de dignité, corsetés par des codes sociaux, soumis aux interdits. « À chaque fois que je le peux, je vais montrer Hope Hunt dans les prisons. J’espère toujours que le public puisse profiter de ce miroir positif pour commencer son travail de reconquête personnelle. Un monde où les corps ne peuvent pas s’exprimer est voué à s’écrouler.»

 

"Je ne veux pas devenir l'une de ces danseuses contemporaines zen, même si j'adore dîner avec"

 

C’est dans le sillage de Hope Hunt que naît Hard to Be Soft – A Belfast Prayer in Four Parts. La première aura lieu en octobre 2017 à l’honorable Metropolitan Arts Centre. Le projet bénéficie de nombreux soutiens, coproducteurs et subventions, et même si Oona Doherty gère encore ses bookings sur la messagerie de son smartphone, on sent comme un frémissement qui augure du virage que va prendre son travail. Le Dj et compositeur David Holmes (Ocean’s Eleven, Hunger), natif de Belfast, composera la bande-son. Elle interprète elle-même le premier volet de cette élégie en quatre actes, Lazarus and the Birds of Paradise. Un solo de huit minutes inspiré du butô qu’elle présentera en France en mai 2017. Elle y incarne, en jogging et tee-shirt blanc, une chaine en or autour du cou, tout ce que Belfast compte de gouaille, de colère, d’épuisement, de désir et d’exclusion. « Lazarus dit en une phrase ce que Hope Hunt articulait plus diffi-cilement. C’est un shot de vodka à la place d’une pinte. » La bande-son est un montage d’extraits de Wee Bastards ?, un docu-fiction sur la violence dans les quartiers populaires de Belfast, coupé au Miserere Mei, Deus d’Allegri. La suite, elle la connaît déjà : « Je me suis réveillée un matin et tout était là dans ma tête. Je voyais même la scénographie, quelque part entre une installation de James Turell, THX13, le premier film de George Lucas et 2001 l’Odyssée de l’espace. Un plateau blanc comme les limbes. Toute une esthétique de la paix. » Le deuxième épisode, Sugar Army, est interprété par une douzaine d’adolescentes, danseuses de hip-hop. Elle l’a créé en pensant aux jeunes filles trop bronzées qui font la queue devant Primark, aux filles-mères qui poussent leur landau en jurant [l’avortement est toujours interdit en Irlande du Nord – Nda], aux garçons manqués qui préfèrent s’endurcir que d’avoir à subir des agressions sexistes. Pour la troisième « prière », Oona Doherty cherche des bedaines, des colosses de comptoir aux tatouages de marins, comme son père, dont les humeurs tonnerres dictent leur relation : « Je veux les faire danser jusqu’à ce qu’ils s’enlacent. L’histoire détruit les hommes, elle leur désapprend à s’aimer. Mon grand-père interdisait à ma mère de consoler mon frère lorsqu’il pleurait, bébé. Il lui disait qu’elle devait l’endurcir. Mais il n’avait qu’un an ! » Hélium, quatrième et dernier épisode, point d’orgue et point de fuite, elle l’a confié à son danseur fétiche, Ryan O’Neil. Elle lance une vidéo sur son ordinateur : « Regardez comme Ryan est doux, ses mouvements sont si ronds. Ma danse est beaucoup plus nerveuse.»

 

Le goût du sacré

Hard to Be Soft – A Belfast Prayer in Four Parts. Un titre pour dire les Irlandais du Nord, prisonniers d’une culture bourrue, malhabiles en tendresse, prompts à se saboter. «Les gens d’ici ont des cœurs en or, mais pas les mots pour le dire. Deux amis qui se retrouvent après une longue absence vont se couvrir d’insultes. Ça veut dire qu’ils se sont manqués. » La chorégraphe accuse la religion de priver les hommes de leur corps et de leurs émotions. À Londres où elle est née en 1986, elle fréquentait la messe tous les dimanches. Elle se souvient de l’atmosphère joyeuse et du mélange communautaire. Peu après la séparation de ses parents, la famille déménage à Belfast. Oona a dix ans. L’intégration est laborieuse. À l’école, on moque son accent british. À l’église, les messes sont funèbres. Sa mère n’y met plus les pieds mais Oona, très pieuse, continue à prier pour elle, fascinée par l’enfer et le paradis, par le monsieur dans les nuages. Puis vient l’adolescence et sa passion pour la danse. Elle finit par se détacher du culte catholique, mais garde le goût du sacré – le vocabulaire religieux est omniprésent dans son travail : « Le mot "religion" est fucked up, le langage est fucked up. Il faut nous ré-approprier ce terme. J’entends souvent les gens se justiˆer, dire qu’ils ne croient pas en Dieu mais à une forme de puissance vitale. Le religieux, pour moi, c’est cette capacité de vivre intensément le moment présent, à la fois physiquement et mentalement. C’est ça qui est sacré.» Son idée de la danse appelle un mouvement, dans son exténuante répétition, à vider le corps de sa conscience pour entrer dans une transe rythmique. Le corps, bientôt libéré de sa fonction sociale, atteint sa sphère céleste, ésotérique : « C’est un état très proche du chi oriental. Le danseur et le public arrêtent alors de réfléchir. L’ego se retire. Nous ne sommes plus qu’un flux de sang dans les veines, une circulation d’énergies, comme les marées, l’alignement des planètes ou la sève des arbres.»

Luca Truffarelli pour Mouvement

C’est cet état qu’elle cherche précisément à reproduire avec Ryan O’Neil, le lendemain matin, dans la salle de répétitions du MAC. Les rideaux sont tirés sur les miroirs muraux, parce que le ressenti prime sur l’esthétique. Yoga, improvisation, stimulation mentale. « Imagine que tu es un squelette qui flotte dans une lampe de lave. » La chorégraphe déroule son échauffement, convoque la liberté et le chaos, implore les tempêtes. Ryan danse, Oona l’observe et prend des notes. « Les chaussures rouges », « routine de père ouvrier », « ivrogne dernier degré » : les personnages s’esquissent à la faveur du lâcher-prise. Ceux qui reviendront tous les jours seront retenus pour le solo final. « J’essaie d’atteindre une forme d’état existentiel, sans intention ni jugement.Le personnage doit jaillir du mouvement, pas l’inverse. Les  chorégraphes te poussent habituellement à faire certains gestes en pensant qu’ils vont provoquer quelque chose en toi. Mais c’est l’inverse qui est vrai », estime Ryan O’Neil en croquant une carotte pendant la pause. Pour les danseurs professionnels, cette approche n’est pas évidente. Il faut accepter de perdre le contrôle, oublier la performance, renoncer à leurs gestes-signatures. Oona Doherty cite le travail du chorégraphe israélien Ohad Naharin – Mr. Gaga – la franco-algérienne Nacera Belaza, l’anversois Jan Fabre, Melancholia de Lars von Trier et les toiles de Francis Bacon. Mais sa technique, elle la tient surtout de ses workshops avec le clown Ira Seidenstein : « Il nous encourageait à bouger de manière instinctive, sans cohérence. Ces mouvements non intentionnels étaient ensuite prétextes à une interprétation théâtrale. À l’époque, j’avais 19 ans, je n’y croyais pas du tout, nous nous sommes engueulés. Ira m’a dit : "Ton attitude pue la merde, elle empeste dans toute la pièce." J’ai toujours été difficile à gérer…»

 

Vers la douceur

Hard to Be Soft – A Belfast Prayer in Four Parts. Pour Oona Doherty, c’est plus qu’un titre, c’est un programme. « J’ai trop joué les démons », dit-elle en se roulant une cigarette, emmitouflée dans un plaid en laine de mouton face à la cheminée de son salon. En 2014, elle quittait T.R.A.S.H, une  compagnie néerlandaise connue pour ses spectacles extrêmes, mélange de Ian Curtis et d’Iggy Pop en résilles et talons aiguilles. Elle habite alors à Berlin, où son couple s’échoue au terme d’une longue histoire. « Je n’avais plus d’argent, plus de mec, plus de travail et des problèmes de drogue. Que fait-on dans ces cas-là ? On rentre chez soi. » Chez elle, c’est ici à Bangor, une banlieue balnéaire et cossue à 20 km de Belfast, où vivent sa mère, expert-comptable adepte de yoga, et son frère, policier et mormon. Oona Doherty a quitté l’Irlande du Nord à 18 ans pour un conservatoire de danse à Londres. Elle se fait renvoyer pour usage répété de stupéfiants, devient serveuse, fait du théâtre, reprend ses études, termine son master et part aux Pays-Bas. Dix années passent.

Bien qu’elle sonne comme un uppercut, Bangor n’a rien des quartiers désolés de la capitale. Les maisons pastel s’alignent comme des bonbons sous un ciel bipolaire, les matous paressent sur des gazons mouillés, les palmiers ploient d’ennui. Sa mère l’aide à acheter une maison, elle recommence à travailler avec des chorégraphes locaux, mais peine à se débarrasser de ses gestuelles explosives : « On m’engageait pour que je fasse du T.R. A.S.H., parce que nous sommes rares à en être physiquement capables. Mais je n’en pouvais plus de jouer les prostituées hystériques. Trop de rythmes infernaux, trop d’émotions violentes. Certains gestes m’étaient devenus impossibles. » Elle mime une arabesque avec son bras. « Je ne veux pas devenir une de ces danseuses zen dont la scène con-temporaine déborde, même si j’adore dîner avec. Elles me disent détends-toi, je leur réponds transpire ! Je veux garder le feu en moi, mais trouver une certaine douceur. Il faut bien que je me préserve pour tenir jusqu’à 60 ans…» Pour se débarrasser de T.R.A.S.H et retrouver son identité, elle décide de créer un premier solo, Leather Jacket. La veste en cuir qui l’habille sur scène appartenait à une amie d’enfance qui la portait adolescente pour se donner de l’assurance au pub. « Future fears » bégaie-t-elle dans ce premier acte émancipateur où elle se parodie elle-même. Ce solo pose les bases de son langage personnel – une quête d’honnêteté physique qui ricocherait sur le mental jusqu’aux sphères spirituelles. Elle n’espère pas autre chose de son prochain spectacle : « Je ne fais pas d’art social, je ne tiens pas de théorie sur l’Irlande du Nord. Je m’inspire simplement de mon environnement. Je côtoie ces gens tous les jours et je trouve qu’eux aussi méritent de la douceur. » Sur scène, elle ne cite jamais frontalement ses sources d’inspiration. Il n’y a ni mi-métisme ni misérabilisme dans son travail, mais plutôt comme un jeu d’ombres chinoises projeté en positif vers le public.

 Oona Doherty allume une dernière cigarette. Elle jure d’arrêter cette année et rit déjà de sa promesse. « It’s hard to be soft, ah ? » s’étonne-t-elle encore une fois avec son accent de tomboy. Le soir se fond dans les flots anthracites, le ciel suspend son défilé ouaté. Oona Doherty fume sur le perron de sa maison, ses cheveux blonds comme un soleil crevant la nuit opaque, son prénom bleu comme une lune qui tend les bras vers l’aube. 

 

Texte : Salomé Kiner

Photographie : Luca Truffarelli , pour Mouvement

 

> Hope Hunt & The Ascension into Lazarus, de Ooana Doherty, le 3 février au Théâtre Joliette, dans le cadre du festival Parralèle, Marseille ; le 26 février à la Maison de la danse dans le cadre du festival Sens dessus dessous, Lyon, le 17 mars au Théâtre de Vanves, dans le cadre du festival Artdanthé