Claus Guth Claus Guth © D. R.

Music & Vision

Claus Guth

Il est sans doute l'un des metteurs en scène les plus passionnants d'aujourd'hui, mais cantonne son travail à l'opéra. Rencontre avec l'Allemand Claus Guth, à l'occasion de la reprise de son puissant Lohengrin à l'Opéra-Bastille.

Par David Sanson publié le 3 févr. 2017

Claus Guth est un homme occupé. On le coince dans un bureau de l'opéra Bastille, 40 minutes avant son départ pour quelque aéroport. Il y reviendra l'hiver prochain dans deux productions très différentes, La bohème de Puccini et un oratorio de Haendel, Jephta. Il était là pour régler la reprise de sa mise en scène du Lohengrin de Richard Wagner, créée à Bastille quelques jours plus tôt. Au-delà de son caractère événementiel aux yeux (comme aux oreilles) de la lyricosphère – avec le grand retour du ténor-star Jonas Kauffmann –, cette production permet surtout de vérifier le talent de Claus Guth et de sa fidèle équipe (Christian Schmidt aux décors et aux costumes, Olaf Winter aux lumières) pour déployer un univers visuel et psychologique qui ne rend que plus aiguë la perception de l'œuvre musicale. Une forêt de symboles hautement stimulante où, derrière certains gimmicks (la présence de doubles ou de fantômes des personnages, qui semblent déployer un espace narratif et mémoriel parallèle), l'imaginaire et les yeux ont fort à faire, qui ne rend que plus humaine et plus poignante la destinée de ce mythique « chevalier au cygne », traversant en titubant les trois actes de cet ouvrage éminemment pessimiste – le dernier mot en est : « Malheur ! »1

 

 

Animal lyrique et radical

Longtemps tiraillé entre le cinéma et l'opéra, Claus Guth a exercé plusieurs métiers avant d'aller se former à la mise en scène à la Musikhochschule de Munich (c'était après avoir officié comme cameraman au Festival de Bayreuth). Il n'a pas perdu de temps. En déjà 30 ans de carrière, cet Allemand né en 1964 à Francfort (sur-le-Main) a parcouru presque tout le répertoire, du baroque à la création contemporaine, pour s'imposer parmi les représentants les plus en vue de ce Regietheater qui déchaîne les passions dans l'univers très codifié de l'opéra. Ce terme – qui signifie « théâtre de mise en scène » – ne s'emploie d'ailleurs plus guère que là : il désigne ces metteurs en scène qui, depuis l'après-guerre, s'emploient à relire (voire, selon certains puristes, défigurer) les ouvrages pour lesquels les maisons d'opéra les engagent. (Il est d'ailleurs toujours quelque part réjouissant, lorsque l'on connaît un peu le milieu tout aussi codifié du théâtre contemporain subventionné, de voir certaines figures consensuelles de celui-ci – Christoph Marthaler, Krzysztof Warlikowski – se faire copieusement huer, injustement ou non, par une foule de lyricopathes en délire, qui n'avait sans doute jamais entendu parler d'eux, à l'issue de certaines relectures par trop capillotractées ; saine remise à plat des valeurs.)

Contrairement à ses collègues sus-cités, Claus Guth, ne vient pas du théâtre : lui – dans la lignée d'un Jean-Pierre Ponnelle jadis, ou d'un Robert Carsen aujourd'hui – n'a jamais œuvré que sur la scène lyrique. Cela n'empêche pas que la plupart de ses mises en scène s'avèrent salutairement clivantes, parce que procédant d'une vision claire, articulée et parfois radicale de l'ouvrage en question. On pense à ce Don Giovanni mémorable joué tout entier dans un décor de forêt, narrant la lente agonie de Don Juan, mortellement blessé dans un duel avec le Commandeur : « Cette image d'un Don Juan-monstre de testostérone m'a toujours dérangé. Ce que je trouve en revanche intéressant,  c'est de montrer combien rien de ce qu'il fait n'est lié, cohérent. Toutes ses tentatives échouent, et cela tient au fait, selon moi, que c'est un homme qui a la mort constamment à l'esprit, qui de ce fait cherche à agripper la vie coûte que coûte, avec la plus grande violence – et qui, dans cette précipitation, n'a aucune chance. Je cherchais à traduire cette obsession de la mort, et c'est comme ça que j'en suis venu à cette idée : Don Giovanni, ce sont les trois dernières heures de la vie d'un homme, qui m'apparaît comme un animal blessé dans une forêt... »

 

Lohengrin, mes par Claus Guth. p. Monika Rittershaus

 

De la rigueur avant toute chose

Homme occupé, le metteur en scène a l'élégance de ne point paraître pressé : interlocuteur des plus affables, il revient sur son parcours avec honnêteté, précision et lucidité. Autant de qualités qui se retrouvent dans son travail, avec lequel, là encore, il sait prendre le temps. Car s'il donne l'impression d'enquiller les productions, si son carnet de bal est plein plusieurs saisons à l'avance, Claus Guth n'a jamais varié sa méthode : « Mon point de départ est toujours la musique. Je commence par écouter la musique en boucle – j'avoue que je préfère même lorsque je ne comprends pas les paroles –, pendant des jours, en notant les images que cette écoute m'inspire. Cette étape du travail, cette dimension irrationnelle, émotionnelle, viscérale, est pour moi  essentielle. » Après seulement viennent ce qu'il appelle les « Hausaufgaben », les « devoirs » – c'est-à-dire le travail dramaturgique sur le contexte, la genèse et l'arrière-plan intellectuel de l'opéra, puis celui de discussion avec ses collaborateurs pour affiner une vision qu'il s'agira ensuite, une fois entamé le temps des répétitions, de faire entendre aux chanteurs, dont les déplacements scéniques sont réglés avec la précision d’une chorégraphie. « Certains chanteurs ont besoin d'être accompagnés pour faire acte de créativité. Avec ces derniers, je travaille de manière millimétrée, avec un entêtement qui peut parfois être lourd : je leur indique ce qu'ils doivent faire, en termes de déplacements comme d'expression, presque mesure par mesure. Je n'aime pas les opéras où les chanteurs semblent livrés à eux-mêmes, je crois que le public sent quand c'est le cas... »

Guth est trop exigeant, et il aime trop la musique pour se complaire dans les ego-trips, les (im)postures ou dans la provocation facile. Pour être clivantes, ses mises en scène semblent toujours procéder d'une grande rigueur de pensée, mariant l'intelligence scénique à une sensibilité musicale très prononcée – et un talent indéniable pour fabriquer des images marquantes. C'est pourquoi on a d'autant plus hâte de découvrir ce qu'il va faire de La bohème de Puccini. Sur cette production règne le plus grand mystère. La brochure de l'opéra de Paris laisse vaguement imaginer un univers de science-fiction ; quant à l'intéressé, il veut en dire le moins possible, pour laisser au spectateur le plaisir d'être saisi. Tout au moins peut-on s'attendre à une vision qui mette à mal tous clichés sur la bohème artistique qui collent à cette partition – clichés ne survivant plus qu'à l'état de souvenirs dans l'esprit des personnages qui, dans ces Scènes de la vie de bohème de Henry Murger dont s'inspira Puccini, sont devenus entre-temps des bourgeois installés : « Le thème de la vanité, du passage du temps, est omniprésent dans l'ouvrage. Ce qui m'intéresse, c'est de faire ressortir, sur scène, le contraste entre ce que les personnages proclament et la façon dont ils vivent en réalité. J'ai une relation ambivalente avec cette œuvre : j'adore la musique, mais je ne supporte pas les clichés que les personnages véhiculent. Ils sont censés être artistes, mais on ne trouve pas la moindre phrase intéressante sur la création artistique dans tout l'opéra ! La seule chose qui les intéresse, au fond, c'est s'amuser et picoler... » On est curieux de voir par quel stratagème Claus Guth démasquera l'imposture.

 

1. Lire notre chronique sur le site d'Opera Gazet : http://operagazet.be/recensies/recensies-20162017/fr/paris-lohengrin/

 

> Lohengrin de Richard Wagner (direction musicale : Philippe Jordan), mes par Claus Guth, jusqu'au 18 février l’Opéra-Bastille, Paris

> La Bohème de Giacomo Puccini (direction musicale : Gustavo Dudamel) mes par Claus Guth, du 1er au 31 décembre à l’Opéra-Bastille, Paris

> Jephta de Georg Friedrich Haendel (direction musicale : William Christie) mes par Claus Guth, du 13 au 28 janvier 2018 au Palais Garnier, Paris