Robert Piéchaud Robert Piéchaud © Vincent Pontet
Portraits Musique

L'héritage sans l'école

Robert Piéchaud

En la personne de Robert Piéchaud, le Festival d'Automne met à l'honneur un compositeur encore largement méconnu mais à l'univers musical et poétique d'une étonnante richesse. Son concert permet également de retrouver la figure du poète Georg Trakl, magnifiée actuellement par Claude Régy au théâtre.

Par David Sanson publié le 6 oct. 2016

L'une des singularités de la programmation musicale du Festival d'Automne à Paris est sans aucun doute la place qu'elle a toujours su ménager à des compositeurs résolument ignorés par les radars des autres grandes institutions hexagonales dévolues à la musique savante contemporaine, quand bien même ils seraient célébrés hors de nos frontières. On ne pense pas seulement à ces glorieux mavericks du minimalisme que sont par exemple Éliane Radigue (en 2013), La Monte Young (l'an dernier) ou, actuellement, Robert Ashley (1930-2014). Mais surtout à de jeunes compositeurs français n'ayant pas suivi le parcours obligé auquel semble devoir se soumettre tout musicien désireux de se voir ouvrir les portes des institutions musicales de notre pays féru d'académisme, à commencer par la sacro-sainte formation (on n'a pas dit « formatage ») dans l'un des deux Conservatoires nationaux supérieurs (Paris ou Lyon).

C'est par exemple le cas de Robert Piéchaud, compositeur et pianiste né en 1969, qui propose le 17 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord, sous l'intitulé Amerika, un passionnant programme qui constitue sa première grande apparition dans un festival de cette envergure. Un programme faussement monographique qui, derrière son intitulé kafkaïen, confronte des œuvres de l'immense Charles Ives (1874-1954), père de la musique classique américaine, transcrites et réarrangées par Piéchaud, et des compositions de ce dernier, parmi lesquelles plusieurs créations.

 

Ligne transatlantique

« Mon chemin musical n’est pas très rectiligne, en effet, nous déclarait Robert Piéchaud il y a quelques années (1). Je suis venu à la musique assez tard. Enfant, je dessinais tout le temps et me passionnais pour l’électronique puis pour les ordinateurs, élaborant toutes sortes de machines et de programmes plus ou moins bizarres dans ma chambre-laboratoire, bercé par les Beatles, les Pink Floyd et, en arrière-plan, ma mère au piano. L’école ne m’intéressait pas beaucoup et n’était pour moi que du temps volé à mes expériences. Puis vers l’âge de 15 ans, soudainement, la musique s’est imposée. Piano, orgue, contrepoint, tout cela s’est fait très vite grâce à des professeurs particuliers très clairvoyants. Mais au fond, je me considère en grande partie comme autodidacte. » De cette enfance de laborantin, Robert Piéchaud conserve une appétence pour les calculs mathématiques : il a fait partie des développeurs du logiciel d'édition de partitions musicales Finale et travaille aujourd'hui à l'Ircam.

La fréquentation du merveilleux pianiste Claude Helffer, qui lui fit découvrir notamment les œuvres fondatrices de György Ligeti (1923-2006) et de Maurice Ohana (1913-1992), lui a inculqué ce goût pour la liberté qui n'a cessé de caractériser la ligne buissonnière qui a été la sienne jusqu'à aujourd'hui : « La rencontre avec Claude Helffer, “passeur” rigoureux dont la pudeur parfois excessive masquait une profonde générosité, s’est faite bien plus tard, au terme d’une période de doute après avoir quitté la fac de mathématiques, poursuit Piéchaud. Helffer, qui lui non plus n’était pas passé par le Conservatoire, m’a enjoint – littéralement – de prendre mon destin en main, m’a secoué au bon moment. »

Dans ce parcours, qui l'a vu séjourner plusieurs mois à New York durant ses années de formation, l'Amérique occupe une place d'élection. En témoigne le titre de la « monographie avec Charles Ives » qu'il présente le 17 octobre, mais également le nom du trio – Transatlantismes – qu'il forme avec la mezzo-soprano Jill McCoy et le clarinettiste Stan de Nussac. L'Amérique des grands espaces, celle de ces poètes transcentalistes qu'il révère – le dernier mouvement de The River, son quintette pour vents et voix (2015), met en musique un poème de Henry David Thoreau (comme le fait d'ailleurs la Concord Sonata de Charles Ives) –, celle d'un plasticien comme Robert Smithson, grande figure du Land Art, dont la fameuse Spiral Jetty (1970) a inspiré en 2013 à Robert Piéchaud une méditation pour piano, Still. Les arts visuels, la poésie (voir également son Diptyque de guerre sur des textes de Herman Melville et Brian Turner, ou encore ses Études pour piano inspirées par des poèmes de Pasolini ou Saint-Jean-de-la-Croix), mais aussi le cinéma (il a donné au piano de nombreux ciné-concerts sur des films de Buster Keaton et de Carl Dreyer) irriguent en permanence l'inspiration de ce compositeur qui dit croire « à la synesthésie, aux correspondances d’autres espaces sensoriels avec la musique », convaincu que cette dernière « a ce pouvoir de transmuter et d’assimiler poétiquement des choses qui en sont a priori séparées ». Chez Piéchaud cependant, la culture jamais n'écrase la nature, les grands espaces donc, dont le sentiment profond nourrit au contraire une musique qui semble se déployer de manière subtilement organique.

 

Photo : Thomas Virry 

 

Tombeau de Georg Trakl

Le sommet du concert du 17 octobre devrait être constitué par la création des Wittgenstein-Lieder, commande du Festival d'Automne. Cette partition pour voix, flûte, hautbois, clarinette, percussion et violoncelle nous ramène en Europe, et ressuscite du même coup la figure d'un autre géant de la poésie : l'Autrichien Georg Trakl (1887-1914), poète maudit mais essentiel qui est par ailleurs au centre de Rêve et folie, la dernière création de Claude Régy, présentée actuellement, toujours dans le cadre du Festival d'Automne, au Théâtre des Amandiers.

L'argument de ce quasi-monodrame est la rencontre avortée, dans la tourmente des premiers mois de la Première Guerre mondiale, entre le philosophe Ludwig Wittgenstein, engagé sur le front russe où il travaille secrètement à l'élaboration de son ouvrage phare, le Tractatus Logico-Philosophicus, et le poète autrichien. Ce dernier, lui aussi engagé volontaire au poste d'infirmier, est alors interné dans un hôpital psychiatrique de Pologne après avoir tenté de se suicider suite à la bataille de Grodek, horrifié par les souffrances des blessés qu'il avait à charge de « soigner ». Wittgenstein, très désireux de rencontrer enfin ce poète fameux auquel il a d'ailleurs apporté son soutien financier par le passé, remonte la Vistule en direction de Cracovie. Mais en raison d'avaries répétées sur le navire qui le transporte, quand il arrivera enfin, il sera trop tard : quelques jours auparavant, le 3 novembre 1914, Trakl est mort d'une overdose de cocaïne.

Traduits par Piéchaud lui-même, les extraits du Tractatus et du poème Klage (« plainte »), ultime cri de désespoir de Trakl, alternent avec des notations tirées sur Journal secret du philosophe, en une alternance de français et d'allemand où se mêlent le tragique et le cocasse... « Laconique et intense, Trakl utilise la force de rapprochements inconciliables, écrit Claude Régy au sujet du poète. Soucieux des rythmes et des sons, attentif au silence, il ouvre en nous des espaces intérieurs : on entre dans un mode de perception au-delà de la pure intelligibilité. Il s’agit bien, chez Trakl, d’une organisation magique du langage. Il nous atteint au centre essentiel de notre être et de nos contradictions. » On est impatient de découvrir la manière dont cette œuvre et cette figure fascinantes ont inspiré Robert Piéchaud, musicien pour lequel chaque œuvre est un nouveau monde.

 

 

1. Dans un entretien paru en 2013 dans le numéro 5 de Questions d'artistes, la revue éditée par le Collège des Bernardins à Paris.

 

Amerika de Robert Piéchaud le 17 octobre dans le cadre du festival d’Automne au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris