<i>We Love Arabs</i> d'Hillel Kogan We Love Arabs d'Hillel Kogan © Giovanni Cittadini Cesi

Hillel Kogan

Il se voudrait plus militant dans la vie mais revendique le plaisir et l'ironie sur scène. Avec We Love Arabs, le chorégraphe israélien Hillel Kogan dompte le grand écart entre velléités activistes et autodérision organique.

Par Cathy Blisson publié le 16 janv. 2018

Le jour où Hillel Kogan a commencé à fomenter We Love Arabs, duo pour un danseur-chorégraphe juif (himself) et un interprète arabe, il s'est retrouvé face à son carnet d'adresses avec un choix plus que limité : Adi Boutrous, seul danseur arabe israélien de sa connaissance. Ce qui semble relativement dérisoire, quand on sait que Kogan a été l'un des assistants d'Ohad Naharin (le fameux Mister Gaga1) et responsable pendant les 11 dernières années des répétitions de la troupe junior de la Batsheva Dance Company ; qu'il codirige à Tel Aviv un festival dédié aux chorégraphes indépendants  (le Curtain Up Festival) ; qu'il enseigne à droite à gauche, et commet accessoirement des critiques pour une paire de revues... Autant dire qu'il croise un certain nombre de danseurs au quotidien. Mais voilà : si les Arabes représentent 20% de la population israélienne, leur proportion dans le champ chorégraphique est plus que congrue. «  Et je ne parle pas des Palestiniens qui vivent dans les territoires occupés... Mais des Arabes qui ont un passeport israélien. Qui légalement sont mes égaux, mais de fait, sont des citoyens de seconde zone. »

Au départ de We Love Arabs, en 2013, il y a l'appel à projet d'un festival, Intima-Dance Events, à Tel Aviv. À la question « Qu'est-ce que le spectateur peut retirer d'un spectacle de danse ? », Hillel Kogan imagine une réponse ironique : la danse pourrait apporter la paix.

 

Des stéréotypes à l'autocritique

Avec le one and only Adi Boutrous, Kogan met alors en scène, avec une autodérision mordante, le rapport de pouvoir qui se crée entre un chorégraphe (juif) et un danseur (arabe), et la persistance des mécanismes de racisme ordinaire qui s'enfouissent sous des couches de bien-pensance. Le chorégraphe, c'est lui. Il est de gauche, pacifiste, humaniste, et se présente plus que disposé à livrer au public quelques réflexions sur son processus de création. Pour s'emparer de la question de la coexistence, il entrevoit déjà une pièce qui s'étirera sur trois jours au fin fond du désert, où tout Israël convergera pour participer à des workshops et cuisiner du pain pita dans un bel unisson. Face au stoïque Adi – représentant malgré lui d'une minorité arabe à qui on ne laisse jamais la parole – il se répandra vaillamment dans toutes les chausse-trappes qu'il prétend dénoncer, surfant consciencieusement sur une redoutable collection de clichés, entre lyrisme doucereux et paternalisme sentencieux. La satire est aussi corrosive que savoureuse. Étoile de David et croissant de l'islam, houmous et communion, mur de séparation et Rubicon... Pas un symbole ne sortira totalement indemne de cet ardent pied-de-nez chorégraphique à multiples niveaux de lecture, adressé à lui-même et au monde de la danse, aux chevaliers blancs autosatisfaits qui se croient incapables de préjugés, à vous et moi dans toutes nos ambiguïtés, aux petits arrangements de chacun avec l'altérité...

Car aucune des saillies proférées et exagérées par Kogan dans We Love Arabs n'est terriblement éloignée de ce qu'il a pu entendre, ou s'entendre dire. « Ce personnage, c'est aussi un démon que j'exorcise, et un fantasme de moi comme activiste. Ça parle de ma responsabilité, de ma culpabilité : je devrais faire plus, être plus militant. Je suis de ceux qui veulent voir le monde changer. Mais je ne m'y attelle pas, car je suis finalement dans une position confortable. Parce qu'il y a la vie, et que dans un sens, je fais partie de la majorité. » Pour Kogan, être danseur-chorégraphe est moins une urgence de dire quelque chose, qu'une urgence d'être sur scène. « De vivre cette expérience narcissique. De m'exposer. Je suis pudique, mais la scène est l'endroit où je me permets d'être tout ce que je ne m'autoriserais pas dans la vie. »

 

 

Du politique dans le potage

Fils d'un sculpteur devenu déménageur et d'une comptable, immigrés d'Union soviétique au début des années 1970, Hillel Kogan se souvient avoir chanté, fait du théâtre, joué du piano dès le berceau ou presque. À 8 ans, il joue dans un feuilleton pour la télévision israélienne, adolescent, il se retrouve naturellement en lycée théâtre. Où il jalouse ses petits camarades danseurs. Il finit par étudier la danse à l'école Bat-Dor à Tel Aviv, puis au Merce Cunningham Trust à New York, avant d'entamer une carrière d'interprète pour l'ensemble Batsheva, la compagnie suisse Nomades ou encore le ballet Gulbenkian au Portugal. Invité à intervenir comme chorégraphe auprès de différentes compagnies néoclassiques ou contemporaines, il se lance au milieu des années 1990 dans une série de courtes pièces personnelles, qui prendront de l'ampleur au milieu des années 2000. Il revisite L'après-midi d'un faune à travers un insecte nommé Adolphe, déçu par l'amour (The Afternoon of Adolf, 2006, qui ne parle PAS de l'holocauste) ; il fait du personnage de parodie de « l'Israélien moche » un homme politique omnipotent rivalisant de promesses à tort et à travers (Everything, 2008, « un voyage à rebours de l'évolution, du culturel au barbare, [...] célébration hédoniste du pouvoir et de l'impuissance ») ; il crée sa version solo du Sacre du printemps, autour de la figure d'un Israélien candidat au sacrifice volontaire (Rite of Spring, 2011, qui culmine en vente aux enchères de bouts de corps humain et autres morceaux de terre dite sainte)...

De l'avis général, We Love Arabs est sa pièce la plus politique. Le sujet le plus « brûlant » qu'il ait traité à ce jour, il veut bien l'admettre. Mais pour lui, s'emparer de la chair, de la géométrie des corps, est déjà un geste politique. Et l'idée que ses pièces puissent être considérées comme porteuses de messages le gêne un tantinet aux entournures.
« Je ne prétends pas changer le monde avec mon art, ou chercher à éduquer les gens, il n'y a pas une vérité sur laquelle j'ai à faire la lumière. Je veux bien que les spectateurs prennent du plaisir. Ma relation avec la scène est faite d'humour, j'explore le ridicule des situations. J'aime danser, j'aime le mouvement, j'aime rire de moi-même, j'aime interroger ce qu'est la relation d'un chorégraphe avec ses danseurs, avec sa pièce ou avec un public, les relations homme-femme, le politique, les enjeux de pouvoir, les clichés, les conventions de théâtre et de pensée, les perceptions et représentations... Mais mon discours là-dessus est toujours comique, ça me permet de prendre la distance nécessaire. Le sérieux m'amène sur un terrain trop émotionnel, et je crois que l'émotion est quelque chose qui aveugle. » Récemment, Hillel Kogan a entamé des études de sociologie par correspondance. Un moyen de regarder le monde dans sa complexité narrative, de se nourrir des sujets qui le concernent, « comme juif, comme homme, comme homo ».

 

Provocateur under control

Si on le lance, Hillel Kogan est capable d'asséner quelques considérations bien senties. Mais toujours sur un ton égal. Sur le fait qu'être de gauche, en Israël, revient à passer pour un nazi ou un antisémite ; ou que vivre à Tel Aviv, c'est faire le choix de ne pas voir Gaza. « C'est à une demi-heure à peine, des gens crèvent là à cause de nous, et on choisit de ne pas en parler, parce que "y’a pas de solution." Beaucoup de gens préfèrent la situation telle qu'elle est à la paix, en fait. Parce que ça voudrait dire donner Jérusalem, abandonner un sentiment de contrôle, de sécurité... Donc l'idée, c'est "je préfère une guerre où je fais des milliers de morts, et où de mon côté il y a des dizaines de morts, plutôt que de vivre dans la peur." » Kogan, lui, garde cette croyance qu'il faut essayer. Une fois, deux fois, x fois. Que le changement peut advenir, pas à pas. Ou à la « faveur » d'un trauma, de type 9/11 (qu’il n’espère pas pour autant). Et ne refuserait pas de faire partie d'une révolution. « Si tout le monde est d'accord pour effacer les frontières et mutualiser toutes les ressources du monde, l'eau, l'argent, l'énergie, même si ça veut dire que je ne pourrai plus faire de la danse et manger des scones, je vote pour. Mais on n'a pas le contrôle sur ça. On a juste le contrôle sur le présent des petites choses. Même le corps, avec l'âge, on le maîtrise de moins en moins... »

Dans la vie de tous les jours aussi, Hillel Kogan dit avoir une réputation de provocateur.  Mais avant tout, une image de « personnage contrôlé ». Ce serait la clé de sa zen attitude apparente, de cette façon de ne jamais avoir un mot plus haut que l'autre, jusque dans l'exposé de ses indignations. Évidemment, ça ne l'empêche pas d'avoir sa part de conflits intérieurs, son lot de peurs, sa dose de tragédies intimes. Mais « que sera, sera », la vie continue, et les difficultés qui l'attendent au tournant ne semblent pas peser bien lourd face à la recherche de plaisir et de sens, qu'il trouve dans l'art, plutôt que dans la religion ou la biologie. Ce lieu de « fantasmes consentis, où les gens peuvent ne pas être en accord, sans être en conflit » 

 

 

1. Héros du film documentaire éponyme, de Tomer Heymann, sorti en France en juin 2016.

 

We Love Arabs d’Hillel Kogan, le 30 janvier au Centre des Bords de Marne, Le Perreux-sur-Marne