Jean-Paul Curnier © p. Marie Herbreteau
Portraits Philosophie

Démocratie schizophrène

Jean-Paul Curnier philosophait à l’arc et osait le rapprochement entre démocratie et piraterie. Lui disparu, reste une œuvre qui déconstruit avec autant de finesse que d’ironie les structures politiques, morales, sociales et culturelles de la prédation instituée. Mouvement l'avait rencontré à l'occasion de sa résidence à l'espace Khiasma en 2014.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 8 août 2017

 

Il arpente les plaines masqué, son arc à la main. Des plumes et des coquillages lui mangent le visage : Jean-Paul Curnier se fond dans la nature. Le philosophe n’a pas l’allure du penseur bourgeois « dans son bureau […] avec la petite troupe des objets de sa consommation » que dénonçait Paul Nizan. Lui se pense Sioux, voit en la tauromachie une danse métaphysique et les récits de piraterie le fascinent. Non, Jean-Paul Curnier n’appartient pas aux « chiens de garde ». Il reste un enfant vagabond écroué par la propriété privée. « Petit à petit je me suis rendu compte du mal que me faisait l’apparition des clôtures. Je trouvais ça mesquin et lâche. »

Dorénavant, il s’agit de Philosopher à l’arc. « Réapprendre l’humain du dedans de soi » dans le geste de l’archer, sur le point de donner la mort pour se maintenir en vie. Cette tension catalyse le rapport de l’être (vivant)-au-monde et à l’autre : « Nous, communauté cannibale de la dévoration. » L’expérience de la prédation le mène à reconsidérer l’essence du régime politique porté au pinacle. La démocratie serait un « crime partagé ». Le philosophe en retrouve le système le plus abouti dans les communautés pirates et leur « infinie ivresse de liberté ».  « Les frères de la Côte » se partageaient équitablement le butin des larcins commis collectivement. 

Prédation et appropriation. Ainsi se développent les modèles démocratiques mondialisés de l’Occident. La forme contemporaine de la communauté s’aliène. Elle disparaît derrière des blocs d’absorption économique qui préfèrent tuer sans voir le sang. La symbiose de l’archer et de sa proie se dissout en un pouvoir qui préfère tuer sans voir de sang. La Triade n’asphyxie-t-elle pas les pays dits du Tiers-monde pour s’en approprier les ressources ? « Il faut une certaine richesse pour vivre en démocratie. » Les démocraties partent donc en chasse. Parmi les armes, les cinq majors pétroliers. « La propriété est une guerre ». L’organisation politique rêvée par les Lumières repose toute entière sur un droit de propriété « inaliénable », derrière lequel se profilent la barbarie coloniale et « la haine du contact et du collectif ». Le bonheur individuel, vendu non seulement par les publicitaires mais aussi par les pouvoirs publics, anéantit l’idée de peuple. À pas feutrés, camouflée sous des sophismes républicains, la « démocratie sociale » à la française perpétue la chasse aux Roms. Le premier ministre, Manuel Valls, pour qui « socialiste ne veut plus rien dire », illustre une imposture généralisée. Au-dessus de la mêlée politicarde, Jean-Paul Curnier constate : « La vie politique dans ce pays est nulle, ça finira avec un petit Mussolini qui gueule fort et donne des coups. » Le philosophe à l’arc e remémore Georges Bataille dans La part maudite : « L’humanité présente a égaré le secret de se faire à soi-même un visage où elle pût reconnaître la splendeur qui lui appartient. » Le portrait se désagrège, fissuré par les clôtures, buriné par les barbelés. Alors, à travers Philosopher à l’arc, Jean-Paul Curnier choisit de « confier le texte au lecteur et de brouiller l’image sociale de l’auteur ». Il propose des fils et des aiguilles pour recoudre une « allure humaine collective », spontanée, sans patron préalable. Au dragon qui dit « le collectif doit », le philosophe répond « le collectif sera une tentation majeure et des gens foutront tout en l’air pour ça. » 

 

Jean-Marc Adolphe, fondateur de Mouvement et ami de Jean-Paul Curnier a publié un texte en hommage à lire ici : https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-adolphe/blog/080817/jean-paul-curnier-mort-d-un-refractaire

 

photo : Marie Herbreteau