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Portraits arts visuels Théâtre musical Opéra

Création à choix multiples

Aliénor Dauchez

Oscillant entre théâtre musical et arts plastiques/performatifs, Aliénor Dauchez conçoit des œuvres insolites qui sollicitent activement le spectateur/auditeur. En ouverture du festival Mesure pour mesure, elle présente Votre Faust, adaptation de l’opéra hors normes composé par Henri Pousseur sur un livret de Michel Butor.

Par Jérôme Provençal publié le 10 nov. 2016

Enfreindre les règles. Briser les cadres. Jouer avec les conventions. Déjouer les attentes. Surprendre, toujours surprendre. N’est-ce pas ce qui détermine (ou devrait déterminer) la démarche de tout(e) artiste ? C’est en tout cas ce qui sous-tend les œuvres subtilement décalées qu’Aliénor Dauchez, la trentaine à peine, dissémine depuis près de 10 ans au gré d’un parcours très singulier. Se dirigeant tantôt vers le théâtre musical, tantôt vers les arts plastiques et performatifs, elle évolue le plus souvent dans une zone indistincte au croisement de ces disciplines. « J’ai l’intuition que le cœur de ma pratique se situe dans les arts plastiques, explique-t-elle. C’est à cet endroit-là que je vais puiser mes motivations profondes, ce qui m’appartient le plus. Le travail d’atelier m’est essentiel. Je peux expérimenter autant que je veux. Ceci étant, le théâtre permet un échange, un partage qui sont très stimulants. Aller de l’un à l’autre m’est nécessaire, j’y trouve un équilibre. »

 

Trouble de la perception

Qu’elles relèvent plutôt des arts scéniques ou des arts plastiques (installations, vidéos, objets hybrides), ses créations traduisent toutes un rapport ludico-dialectique à l’espace et induisent un trouble – plus ou moins prononcé – de la perception du spectateur/auditeur. Citons par exemple L’errance, installation performative de 2012 prenant la forme d’un cube ouvert et fermé en continu par Aliénor Dauchez, dans lequel les visiteurs sont invités à entrer avec elle. Une fois fermé, le cube se transforme en chambre noire sans écho, entraînant une perte totale de repères. Citons également Schweige-performance, Alexanderplatz, performance de 2010 durant laquelle Aliénor Dauchez s’est tenue debout, immobile et silencieuse, pendant 1h45 sur Alexanderplatz, place emblématique de Berlin. La jeune femme y vit depuis 2009 et y a trouvé les conditions idéales, en particulier au niveau de l’espace, pour développer son art. Avant d’en arriver là, elle aura dû suivre l’orientation souhaitée par ses parents, en concluant une sorte de contrat moral avec eux après le bac : elle ferait d’abord une école d’ingénieur et ensuite les Beaux-arts. « Mes parents ont été très surpris à la fin de l’école d’ingénieur que je veuille encore faire les Beaux-arts. Ils pensaient que ça me passerait – mais non », raconte-t-elle en ponctuant sa phrase d’un rire éclatant.

 

Berlin, ville ouverte

Loin de l’en détourner, l’école d’ingénieur – en l’occurrence l’université de technologie de Compiègne (UTC) – a plutôt encouragé la jeune femme à s’engager dans la voie artistique. « J’ai pu travailler avec des artistes, j’ai fait de la sculpture avec du bronze, j’ai aussi pu faire un semestre en architecture : une expérience absolument passionnante. » C’est aussi durant cette période qu’elle a découvert Berlin, en 2006-2007, à la faveur d’une année en Erasmus. L’atmosphère et la vie culturelle berlinoises ont notamment conduit Aliénor Dauchez à élargir son univers musical – univers auquel un passage par le conservatoire avait déjà donné une densité certaine. « C’est à Berlin que je me suis initiée à l’opéra – domaine que je ne connaissais pratiquement pas. À la base, ma culture musicale se situe plutôt du côté de la chanson française et de la pop internationale. Plus tard, au conservatoire, j’ai découvert la musique contemporaine et j’ai trouvé ça génial, avec un coup de cœur en particulier pour Hindemith. »

 

Nouvelle dynamique dramatique

Cette passion peu banale pour la musique contemporaine va éveiller assez naturellement chez Aliénor Dauchez un vif goût pour le théâtre musical, forme scénique très prisée dans l’espace germanophone. Dès 2007, elle s’implique dans différents projets, en assurant mise en scène et/ou scénographie. Conçues avec l’ensemble berlinois de musique contemporaine Kaleidoscop, deux premières pièces – Hardcore (2007) et 1.2.2.4.4 – eine Metapraxis (2008) – voient le jour. Dans Hardcore, spectacle-concert garanti non-conforme, le public est placé au centre de la scène, près du chef d’orchestre. Les musiciens se déplacent autour et donnent ainsi à percevoir la musique de multiples façons, suscitant par là-même une nouvelle dynamique dramatique. 

D’emblée se discerne une vision à la fois ludique et démocratique du théâtre comme événement collectif, dont le public est un élément actif. « Ce qui m’intéresse au théâtre, ce n’est pas de raconter une histoire mais de montrer comment on peut raconter une histoire. Je me demande toujours ce que nous – moi, les acteurs, les musiciens, les spectateurs – pouvons faire ensemble dans un espace-temps déterminé. » D’autres pièces-prototypes ont suivi, telles que Verstehen Sie Bahnhof ? (2010) et XI – ein Polytop für Iannis Xenakis (2011). Inscrites au cœur de l’espace public berlinois, ces deux pièces s’insinuent dans des lieux de transit (gare, stations de métro, places), investis par des interprètes – musiciens et danseurs – qui y déploient des compositions chorégraphico-musicales en résonance intime avec le lieu et le moment. Des variantes pacifiques de guérilla urbaine à la poésie détonante.

 

Fantaisie variable

En cet automne 2016, Aliénor Dauchez vient à la rencontre du public français avec Votre Faust. Composé par Henri Pousseur sur un livret de Michel Butor, Votre Faust est un opéra pas comme les autres : basé sur un mode narratif interactif, il suit un déroulement variable – cinq dénouements différents sont possibles – en fonction des choix du public, dont l’avis est sollicité à plusieurs reprises durant la représentation. Finalisé par Pousseur et Butor en 1969 après plusieurs années de travail, il a été très peu monté, du fait de cette structure hors normes. Aliénor Dauchez a d’abord pu le mettre en scène dans sa version allemande en 2013, sous le regard attentif de Michel Butor1. Elle propose aujourd’hui une recréation de cette « fantaisie variable genre opéra » - selon les termes employés par Butor et Pousseur – avec des comédiens français, les musiciens de l’ensemble TM+ et les chanteurs du chœur berlinois Vocalconsort. Dans cette version (post)moderne du mythe, Aliénor Dauchez voit « Faust comme un pantin, soumis à la volonté du public » et pense que le récit « contient en creux une utopie socialiste, le rêve d’une société juste (Pousseur et Butor étaient tous deux très engagés politiquement), tout en pointant les dangers des mouvements de masse. » À ses yeux, « quelque chose d’essentiel des années 1960 est traduit là très intelligemment. » 

Sous des formes diverses, Faust apparaît comme une figure marquante de cette saison 2016-172. Une telle présence n’étonne guère Aliénor Dauchez. « De Christopher Marlowe à Michel Butor en passant par Goethe, les Faust ont souvent été écrits dans des périodes de désespoir : ça doit être pour ça ! »

 

 

1. Michel Butor était devenu Président d’honneur de La Cage, la compagnie créée par Aliénor Dauchez en 2015. 

2. Voir, entre autres, Angelus NovusAntiFaust de Sylvain Creuzevault et Faust I et II de Robert Wilson.

 

> Festival Mesure pour mesure, du 17 novembre au 16 décembre au Nouveau théâtre de Montreuil 

> Votre Faust d’Aliénor Dauchez, du 17 au 10 novembre au Nouveau théâtre de Montreuil ; le 19 novembre au théâtre de Chatillon, les 13 et 14 novembre à la Maison de la musique de Nanterre, le 27 janvier à l’Onde, Vélizy-Villacoublay ; le 3 février au Tandem, Douai-Arras, les 22 et 23 mars à la MC2, Grenoble

> Le paradis, un peu plus loin, exposition collective jusqu’au 10 décembre à la Galerie dix9, Paris 

> Exposition collective (avec Ayami Awazuhara et Marlen Letetzki), du 2 décembre au 8 janvier à la Haus am Lützoplatz, Berlin

 

Photos : Écoute chérie