Mohamed El Khatib Mohamed El Khatib © p. Anthony Anciaux Fonds Porosus
Entretiens littérature

Équation de la douleur

Mohamed El Khatib

Avec Finir en beauté, une pièce autofictionnelle relatant le décès de sa mère, immigrée marocaine atteinte du cancer, Mohamed El Khatib est le lauréat 2016 du Grand prix de littérature dramatique. L’occasion de revenir avec lui sur la genèse de ce projet et d’évoquer son envie de réconcilier sociologie, sémiologie et subjectivité. 

Par Thomas Ancona-Léger publié le 28 nov. 2016

 

 

Le spectacle Finir en beauté a été monté en 2014, vous publiez le texte en 2015. Pourquoi avoir attendu un an ?

« En réalité, ça ne s’est pas passé comme ça. Au début du projet, lorsque j’étais en résidence à L’L, un centre de recherche bruxellois dédié la jeune création, ce n’était pas un travail sur la mort de ma mère mais sur la langue maternelle. Comment passe-t-on de la langue maternelle à la langue française, de la langue française à la langue théâtrale. Il se trouve qu’à cette période, ma mère était sérieusement malade et passait beaucoup de temps à l’hôpital. La langue médicale s’est alors rajoutée aux autres. Quand elle est décédée, ça a pris beaucoup de place dans ma vie et j’ai décidé de réorienter mon travail. Je me suis donc plongé dans l’écriture en 2012, six mois après sa mort, en traitant tous les matériaux à ma disposition : les mails de condoléances, tous les enregistrements à l’hôpital, les sms, les films, etc. La première idée qui m’est venue a été de porter cette matière sur un support éditorial qui puisse rendre compte de la pluralité de toutes ces formes. Une première version du livre a été publiée par un éditeur belge en 2014. Ensuite, assez naturellement, j’ai eu envie de le porter à la scène.

 

En France, le livre a donc été publié un peu plus tard…

« La version belge a couté 14 000 euros et en France à ce moment-là, aucun éditeur n’était prêt à investir autant alors que j’étais très peu connu. Les éditeurs avaient du mal à appréhender l’objet et je l’ai envoyé à beaucoup de monde avant que François Berreur, des Solitaires intempestifs, ne le reprenne. On me répondait que ce n’était pas assez théâtral, que les écritures en fragments, c’est pas quelque chose qu’ils publiaient. Récemment, j’ai relu la lettre de refus que m’avait envoyé d’Actes sud. La personne me disait que la mort de la mère était un thème archi rebattu et que pour que ça sorte du lot, il fallait vraiment que le texte soit fort ce qui n’était pas le cas. C’est violent. Un temps, j’aurai aimé leur répondre de rester prudents, de ne pas tout casser lorsqu’un jeune auteur propose quelque chose. Finalement je ne l’ai pas fait, c’est mesquin.

 

Votre texte est jalonné de définitions qui rappellent celles de Roland Barthes dans Fragments du discours amoureux, dans quelle mesure la sémiologie vous a-t-elle inspirée ?

« D’une certaine façon, il y’a deux inspirations principales dans ce texte, à la fois sur le plan sémiologique et méthodologique. J’ai puisé dans Roland Barthes, évidemment, notamment son Journal de deuil, mais aussi dans Bourdieu avec un livre particulièrement important pour moi qui est Ce que parler veut dire. C’est ce qui m’a poussé, dans ce texte, à confronter des rapports de langage complètement différents qui vont d’un discours très châtié, assez littéraire, à des dialogues complètements bruts avec ma mère, une espèce de français bas de gamme. J’aime produire ces frottements et voir ce qui en résulte. C’est ce qui m’a donné l’idée des définitions, de mettre à nu l’écriture et, d’une façon plus générale, le dispositif théâtral. C’est quelque chose d’assez sociologique, de savoir « d’où tu parles » et d’essayer d’objectiver sa position.

 

Ça a été un défi pour vous, de faire coïncider la rigueur sociologique avec votre subjectivité affective ?

« C’est là tout mon combat : la réconciliation de ces deux pôles. Comment ré-affectiver plutôt que de dés-affectiver les relations de dominations. Remettre du sensible là-dedans. C’est ce que fait Barthes dans Journal de deuil. Didier Eribon aussi s’autorise ça dans Retour à Reims, ou encore Édouard Louis avec En finir avec Eddy Bellegueule. Réintroduire de la fiction dans le cadre documentaire, avec de la première personne, sans pour autant faire de concessions dans l’analyse des enjeux de pouvoir, des rapports de dominations et de la maitrise de la langue. Car définir les termes et imposer ses définitions, c’est toujours un enjeu de pouvoir. C’est ce qui fait que le conflit israélo-palestinien a été perdu du point de vue sémantique par les Palestiniens, dans la mesure où en arrive aujourd’hui à simplement résumer que les palestiniens sont des terroristes. Se voir imposer ce langage et cette lecture du conflit, c’est un échec.

 

Les rapprochements que vous opérez entre choses triviales et émotions plus puissantes font écho à la poésie de Jacques Roubaud, notamment dans Quelque chose de noir. Contrairement à lui, il semble que ce n’est pas seulement le sentiment d’absence qui se dégage de Finir en beauté.

« Pour moi les signes trahissent l’ensemble. Bourdieu, dans La distinction, explique comment le petit objet, la pomme de terre coupée de telle façon, trahit le tout. J’aime assez redonner à ces choses à priori insignifiantes toute leur valeur et effectivement, Roubaud a à voir avec ça. Mais j’aime aussi chez lui la chose mathématique, la mise en équation me fascine. Comment d’un coup il faut mettre en équation les deuils, pouvoir mesurer, comparer… Quelle est la durée légitime d’un deuil ? Selon les conventions collectives, quand votre mère meurt, vous avez droit à trois jours de congés, votre fils c’est peut être deux jours, tandis que votre meilleur ami ce sera une demi-journée. Il y a une mise en équation de la douleur, comme si on pouvait l’évaluer. En fait, je n’attends rien de particulier du rapprochement des choses triviales avec les émotions puissantes et je suis d’ailleurs le premier surpris de ce qu’il produit : dans la vie, les choses se télescopent sans aucune concertation et vous ne pouvez pas prévoir. C’est un peu ce que j’essaye de faire dans ce livre, rendre compte de ce tourbillon.

 

N’avez-vous pas peur que l’émotion qui se dégage de votre texte porte préjudice à votre message politique ?

« Au départ les choses étaient structurées différemment, je rejetais l’émotion et l’affect. Et puis je me suis dit qu’à force, j’étais en train de présenter l’extrait d’une thèse de sociologie et qu’on n’en avait rien à foutre. Je me suis rendu compte que l’émotion, c’est d’abord une manière de se serrer la main, de désarmer et d’engager une rencontre d’intime à intime. Une fois passé ce stade, lorsqu’on a été ému par cette mère par exemple, on peut aller plus loin, aborder le politique. La question sociologique est omniprésente mais je la travaille de manière sous-jacente. Je ne supporte pas qu’on vienne me faire la morale à travers une démonstration pédagogique trop grossière. Dans ce cas-là, il vaut mieux faire un tract. Je préfère que les choses s’inscrivent par petites touches successives, en faisant confiance l’intelligence du lecteur.

 

Dans votre communiqué, vous évoquez les jeunes des quartiers populaires en expliquant qu’il faut prendre soin d’eux. N’est-ce pas un peu condescendant ?

« Quand je dis qu’il faut en prendre soin, je parle de politique publique. C’est à dire arrêter les politiques de ségrégation, mettre en place des politiques volontaristes pour en finir avec les discriminations. Aujourd’hui, pour un jeune de 17 ans, même avec la meilleure volonté, si tu t’appelles Rachid et que tu habites la Courneuve, c’est compliqué. La réalité c’est que moi, ne peux pas louer un appartement à mon nom. Il est au nom de ma copine, parce que quand je disais Mohamed El Khatib le propriétaire se rétractait. Si j’ai quelque chose à dire c’est ça.

 

À la fin du texte, on découvre le message d’un proche qui vous met en garde contre le sentiment de culpabilité que pourrait engendrer un succès littéraire construit sur la mort de sa propre mère. Qu’en est-il aujourd’hui ?

« J’ai trouvé ça très drôle quand je l’ai reçu. Je n’éprouve pour l’instant aucune culpabilité. Quelque part, c’est comme si cet acte de décès s’était transformé pour moi en acte de naissance sur le plan esthétique. L’autre chose, c’est que ce spectacle me rapporte de l’argent. D’une certaine façon, c’est elle qui continue à me faire vivre et à me nourrir. C’est amusant sur le plan psychanalytique. »