<i>2 ou 3 choses que je sais de vous</i> de Marion Siéfert 2 ou 3 choses que je sais de vous de Marion Siéfert © p. Matthieu Bareyre
Entretiens Théâtre Performance

Mélancolie du web

Rencontre avec Marion Siéfert

En se penchant sur les profils Facebook de ses spectateurs, Marion Siéfert plonge dans le monde mélancolique des réseaux sociaux. Invoquant solitude et société de surveillance, 2 ou 3 choses que je sais de vous, place la question du public au centre de la démarche de création. L'opus est à l'image de l'artiste, subtil, poétique et dérangeant à la fois.

Par Nina Gazaniol publié le 3 févr. 2017

Au festival Parallèle à Marseille où nous l'avons rencontrée, la jeune auteure qui navigue entre la France et l'Allemagne manie sans complexe théorie et pratique de l'art, et cite ses amis au même titre que Jean-Luc Godard et Chris Marker. Critique, dramaturge, traductrice, interprète, elle a multiplié les casquettes jusque dans le champ universitaire, sur le terrain du théâtre. Longtemps, sa question a été de savoir comment passer à l'action. 2 ou 3 choses que je sais de vous c'est le passage à l'action, sa première mise en scène. Son entrée au théâtre comme elle dit.

Une étrange créature débarque sur le Web 2.0 dans l'espoir de s'y faire des amis. Avec l'élégance du verbe apprivoisé elle décrit, observe et analyse les fils d’actualité. Avec ce qu'elle y trouve, elle traque des récits et invente des suites possibles dans l'entrelacs des probabilités que tissent les algorithmes. Tandis que les images de nos vies Facebook défilent sur l'immense écran vidéo en fond de scène, c'est toute l'incertitude de la rencontre entre elle et le public qui se joue. C'est aussi l'émergence d'une communauté éphémère mais bien réelle. De la combinaison de surf qu'elle porte jusqu'à la « Lettre à France » de Polnareff qu'elle se permet de revisiter, Marion Siéfert fascine dans les volutes de fumée et nous expose autant qu'elle.

 

 

Comment est né le projet 2 ou 3 choses que je sais de vous ?

En 2014, j'ai entendu parler du collectif 7x7 qui lançait des appels à projets pour réaliser des performances de 7 minutes dans différents espaces privés, notamment des appartements. J'en ai fait une qui s'appelait Speed Dating. C'était la première fois que je proposais quelque chose face à un public de ma propre initiative. C'était un peu un test. J'étais très anxieuse et je me suis rendu compte que ce qui me stressait le plus, c'était de pouvoir connaître mon public à l'avance, grâce à l'événement Facebook de la soirée. Je savais avec précision qui allait être là. Je visualisais les visages de personnes que je ne connaissais pas. Ça m'obsédait un peu.

Qui regarde ? Quel est la nature de ce rapport entre la scène et la salle ? Parce que personnellement être sur scène me terrifie, je suis d'avis que c'est un rapport violent, un rapport de pouvoir. J'avais lu une interview de Tim Etchells, directeur artistique de la compagnie Forced Entertainment, qui décrivait le public comme un monstre tyrannique. Ça me parle énormément. 2 ou 3 choses que je sais de vous est né de cette peur. 

 

Pourtant, dans cette pièce, vous parvenez à inverser la situation. Vous avez une sorte de pouvoir sur les spectateurs.

Oui, mais si je mets les spectateurs en danger en projetant leurs photos Facebook en grand sur le fond de la scène, je cherche quand même à construire un cadre rassurant. C'est pour ça que j'incarne ce personnage radicalement étranger à leur monde. C’est une manière de proposer un cadre fictionnel, de représentation, qui permet de vivre ce malaise, de le traverser et de le dépasser. Par rapport au public, il n’y a pas longtemps, le directeur technique d'un festival où je jouais m’a dit « Tu les caresses mais en même temps tu leur mets une main dans le cul. » C'est une manière d'exprimer les choses, mais cela me semble assez juste : en fait, je ne cherche pas à créer une émotion particulière, mais je soigne un geste.

 

Le projet se renouvelle sans cesse, comment-est ce que vous préparez chaque date ?

Je fais en sorte que la pièce soit annoncée suffisamment tôt. La communication du théâtre ou du festival crée un événement Facebook auquel les gens s'inscrivent et quand il y a un peu de monde, je passe les profils en revue. Je réalise des captures d'écran, des classements, j'essaie de comprendre comment créer de l'ordre dans tout ça, de trouver des rémanences et des singularités dans les profils. Des choses belles, émouvantes. Il y a vraiment toute une réflexion sur la lecture de soi que proposent les réseaux sociaux, et tous les modes de récit qu'ils engendrent. Facebook repose sur différents types d'algorithmes qui, à partir de nos informations et comportements, nous proposent toujours ce qui est, a priori, le plus proche de nous. Plus on y passe du temps, plus on y laisse des traces et plus on nous propose des contenus ajustés qui, finalement, nous enferment dans des catégories tellement précises qu'elles en deviennent individuelles, « personnalisées ». C'est une manière de prédire le futur qui, d'une certaine façon, enferme dans le déjà-connu, pour ne surtout pas nous heurter. Pour l’écriture, je me suis intéressée à cette manière d'anticiper et de prédire, de proposer du connu et d'imposer un futur.

La pièce cherche le moment où le récit dérape, où il échappe à la logique des réseaux sociaux. J’avais envie de montrer ce qui, dans nos vies, résiste à cette manière confortable et rassurante de prédire l'avenir. Ce qui vient mettre en danger les plans tout tracés. Parce que Facebook constitue des archives à la fois personnelles et publiques, le matériau est assez singulier. Est-ce que je peux rentrer dans le souvenir de quelqu'un ? Le spectacle développe évidemment la question de la surveillance.

 

Quel est le sentiment le plus fort : celui de surveiller les spectateurs ou d’être surveillée par eux ?

Je pense que l'équilibre de la pièce repose là-dessus. Dans mon rapport au public, j'ai l'impression que c'est moins la question de la surveillance, que de l'exposition qui se pose. La surveillance, ça appartient davantage à la construction de mon personnage : c'est quelqu'un qui est surveillé et qui, du coup, se contrôle. Il maitrise et en même temps surveille les autres. Ça, c'est le personnage. Ce qui est différent de mon rapport au public.

 

Votre créature a quelque chose d’un extraterrestre et d’une diva, un peu comme celle du Cinquième élément de Besson.

La première fois que j'ai eu l'idée de ce personnage, j'avais besoin de jeu, d'introduire de la fiction pour trouver l’équilibre, un ton qui me semblait juste. La fiction me permet d'aller plus loin dans ce que je montre des gens. En, fait, le point de vue de l'étranger est très pratique parce qu'il permet d'observer et de révéler des choses auxquelles on est tellement habitués, que l’on n'y prête plus attention. Il vient bouleverser les usages que l'on fait des réseaux sociaux et me donne une liberté de ton, une impertinence, une malice.

Au départ, l'idée de l'extraterrestre m'a ouvert une porte mais pour le construire et pour l'affiner, il y a eu beaucoup d'influences différentes. La plus fondamentale a été Alphaville de Godard où on retrouve ce rapport à la surveillance, ce quelque chose à la fois très quotidien et très contrôlé qui est dans mon personnage, dans la construction de mes phrases. Ça me plaisait cette poésie qui nait parce qu'il y a un langage qu'on ne maîtrise pas complètement, qu'on ignore en partie, qu'on réapprend et réinvente. Ce personnage étranger me permet aussi d'avoir toute cette gestuelle pour rentrer en contact avec les spectateurs. Il m'aide à me débarrasser d'un certain nombre de convenances assez encombrantes.

 

La surveillance est une thématique très vaste. Avez-vous déjà eu la sensation d'être polluée par tous les questionnements qu'un sujet ou un désir peuvent soulever ?

Pollution, je ne sais pas si c'est le mot. Ce sont plutôt des errances, des détours, des sensations d'être perdue. Je pense que c'est normal, que ça fait partie de la recherche, c’est nécessaire. Dans la création, c’est inévitable, il faut mettre les choses à l'épreuve, voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Il y a aussi des rencontres de travail qui se font, des amitiés, qui sont essentielles et permettent que les choses adviennent. C'est difficile et même triste d'avoir une méthode bien rodée. Après, bien sûr, ça peut être compliqué à vivre, à faire comprendre aux personnes avec lesquelles on travaille. Mais je pense que c'est essentiel.

 

La solitude est aussi très palpable.

La solitude de mon personnage est travaillée, j'ai été attentive à l'état dans lequel j'étais quand j'ai mené cette investigation dans les profils Facebook des spectateurs pour la première fois. Je passe beaucoup de temps à regarder les images des autres, c'est une sorte de traversée du désert. C'est assez éprouvant de s'immerger dans ce bain d'images, il y en a trop. On plonge dans quelque chose d'assez effrayant. On se rend vraiment compte que notre rapport au monde est conditionné par les images, que l’on est submergé, étourdi, sonné par elles. Ce lien est extrêmement mélancolique, car il implique une grande solitude : on est toujours seul face aux images.

 

En passant de Facebook au théâtre, on a l'impression que cette solitude explose.

Je voulais confronter ces deux espaces. Le spectacle ne respecte pas l'usage habituel que l'on fait de des réseaux sociaux.  Il va à l'encontre de Facebook, qui nous demande de l'utiliser sur nos portables, dans nos chambres, ce qui génère une sensation d'intimité alors même que c'est un espace public. Il y a, je crois, une certaine forme de méprise autour de Facebook, que l'on associe – à cause de ses différents niveaux de confidentialité et à tout ce vocabulaire qui gravite autour de la notion d'amitié – à un espace plus ou moins privé. C'est avant tout un espace de représentation et donc, un médium éminemment théâtral. Ce projet me met directement en lien avec l'ensemble des personnes qui travaillent dans un théâtre, la technique, la communication... Je ne considère pas le théâtre seulement comme le produit qu'on va amener sur scène, mais comme un espace social, ancré dans un territoire bien précis, avec une histoire et un public spécifiques. C’est extrêmement difficile d'amener la vie dans le théâtre alors que c'est ce qui me bouleverse au cinéma. Cette pièce me permet de partir de quelque chose de très concret, qui existe hors du lieu clos du théâtre, et qui est « populaire », même si ce mot est compliqué. Facebook est une expérience tellement commune et partagée, qu'elle permet que chacun soit pris par le spectacle, quel que soit son âge ou son milieu social. C'est l'enjeu de la représentation. Je pense qu'hier, à Marseille, la solitude a éclaté, les gens se parlaient entre eux parce qu'ils s'étaient reconnus, ça a libéré des paroles.

 

Et cette chanson « Lettre à France » de Polnareff à la fin ?

Pour moi elle raconte un peu le spectacle. Je me demandais comment finir la pièce. Les fins sont toujours importantes parce qu'elles clôturent quelque chose et permettent d'engager la transition vers ce moment où les spectateurs quittent la salle de spectacle et rentrent chez eux. Après tous ces moments assez anti-spectaculaires, dans le public où je m'adresse à un spectateur à la fois, c’était nécessaire d’organiser la fin du spectacle comme un moment peut-être un peu plus classique, où l'on regarde tous dans une même direction, où l'on est ensemble. Un moment où, cette fois, c'est moi qui m'expose. Je trouve cette chanson très belle et en même temps je pense qu'elle apporte de l'humour. C'est une délicate mise en danger.

 

Alors pour finir, si 2 ou 3 choses que je sais de vous avait un profil Facebook…

Quelle serait sa photo de profil ? Ce serait de la fumée

De quel endroit viendrait-il ? Une exoplanète

Quel serait son parcours professionnel ? Sans emploi

Avec qui serait-il ami ? Personne

Quel film aimerait-il ? Alphaville de Godard, La jetée de Chris Marker

Quelle musique ? « Lettre à France » de Polnareff

Quel livre ? 1984 d'Orwell

Quel auteur ? Henri Michaux

Quelle serait sa dernière publication ? Il n'en a pas. Il ne publie rien

Quel serait son dernier évènement ? Le Festival Parallèle à Marseille dirigé par Lou Colombani

Quelle serait la dernière pétition qu'il aurait signée ? Est-ce qu'il se mouillerait jusqu'à signer des pétitions ?

Quel serait le dernier article qu'il aurait posté ? La mort d'Adama Traoré

Quelle serait la dernière chose qu'il a liké ? Toutes les photos de profil des spectateurs

 

Propos recueillis par Nina Gazaniol

 

> 2 ou 3 choses que je sais de vous de Marion Siéfert a été présenté au théâtre du Gymnase, Marseille (festival Parallèle)