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<i>Tinselwood</i> de Marie Voignier Tinselwood de Marie Voignier © D. R.
Entretiens cinéma

Marie Voignier

Une incompréhension, un paradoxe ou un manque d’histoire. Les films de Marie Voignier émergent à partir des silences des récits historiques et médiatiques. Dans son atelier du XVIIIe arrondissement de Paris, bercé par le passage des trains de la gare du Nord, on a retrouvé l’obstination bienveillante qui anime tous ses films. 

Par Flora Moricet publié le 28 août 2017

Pour L’hypothèse du Mokélé-Mbembé réalisé en 2011 au Cameroun, Marie Voignier suivait pendant plusieurs semaines un cryptozoologue à la recherche d’un animal inconnu de la zoologie. Son dernier film Tinselwood, récompensé au FID cet été, revient sur le passé colonial du Sud-Est camerounais dont, nous dit-elle, on ne veut toujours pas parler en France. Des exactions commises et du travail forcé, la cinéaste compose différents tableaux d’une forêt filmée au travail, au présent.

  

Pouvez-vous revenir sur la cryptozoologie ? En quoi cette recherche a interpellé votre pratique artistique ?

« La cryptozoologie est la science des animaux qui ne sont pas reconnus par la zoologie officielle : le yéti, le monstre du Loch Ness, Big Foot, l’Okapi pour les plus connus. C’est donc l’étude de quelque chose qui n’est pas là et qui est remplacé, étudié, décrit par des photographies, des traces, des dessins, des schémas. C’est ce rapport à l’image de quelque chose qui n’existe pas « physiquement » qui m’intéresse et pour lequel j’ai suivi Michel Ballot.

« Évidemment, la recherche du Mokélé-Mbembé n’est pas la même que celle d’un Big Foot aux États-Unis. Dans cette région extrêmement enclavée de forêt tropicale camerounaise, ce que nous racontent les habitants renvoie à une autre conception de la zoologie extrêmement intéressante. L’héritage de la colonisation se fait déjà sentir dans ces échanges-là autour d’une bête. Le Mokélé-Mbembé nous amène à parler de ce qui existe, ce qui n’existe pas, de ce qui est mystique, d’autres modalités d’existences mobilisant d’autres types de croyances, de sciences ou de religion.

L’hypothèse du Mokélé-Mbembé de Marie Voignier. p. D. R.   

 

Vous avez une démarche proche de celle d’une historienne qu’on pourrait dire engagée, intéressée par la transmission d’une histoire locale.

« C’est vrai qu’il y a cette dimension de recherche et d’enquête dans beaucoup de mes films. Tout film part pour moi d’un ensemble de questions en suspens, de paradoxes. Parfois, cette recherche a fait que j’ai été « rangée » du côté du journalisme. J’ai d’ailleurs fait un film là-dessus, Hearing the Shape of a Drum où je me fonds dans une masse de journalistes pour regarder la façon dont ils travaillent à la construction d’un récit médiatique. Mais je ne suis pas historienne, ni journaliste. Quand je fais des entretiens, je le fais dans l’idée de repérage pour un film. Pour préparer Tinselwood, je m’interrogeais sur la façon dont cette histoire est localement connue et transmise, ce qui en a été oublié, ce qui reste, ce qui est transformé.

Quand je pose des questions sur les brutalités coloniales, les gens me répondent bien volontiers mais ils sont plus préoccupés par le présent et l’avenir. La situation économique d’extrême précarité dans la région Est implique d’autres urgences, son enclavement imposé, l’absence de routes par exemple. C’est de cette économie au présent liée à la forêt, aux cultures, au sous-sol et au braconnage, que les gens ont envie de parler aujourd’hui et qui est la matière même de Tinselwood.

  

Comment la sorcellerie très présente lors les entretiens menés dans le livre La Piste rouge qui accompagne le film s’articule-t-elle avec ces enjeux de pouvoir et de politique ?

« Dès que les questions politiques sont abordées, inévitablement la sorcellerie fait partie de la discussion au même titre que le pouvoir exécutif ou coutumier. Quelles étaient les formes de contre-pouvoir à la colonisation ? Il y a eu bien sûr les indépendantistes de l’UPC (l’Union des Populations du Cameroun) mais leurs idées étaient peu répandues dans cette zone forestière complètement enclavée. La sorcellerie est une façon alternative d’organiser les circulations de pouvoir au sein d’un groupe social. Je suis donc allée voir un « sorcier », un guérisseur, Pierre Bakandja, pour qu’il me parle de son activité.

« Ce qui m’a également frappée dans le discours sorcier, c’est la nécessaire responsabilité humaine du malheur. Il est extrêmement délicat d’aborder la question des discours sorciers en raison de son exotisation historique. Mais contourner pudiquement le problème, c’est refuser de voir où se discutent et se construisent les circulations de pouvoir pour une partie importante des personnes que j’ai rencontrées.

  

Le terme postcolonial vous paraît-il encore pertinent, notamment pour qualifier votre travail ?

« Je n’utilise pas souvent le terme « postcolonial » pour parler de mon travail. Ce terme fonctionne comme un raccourci, avec tout ce que cela a de pratique, d’efficace et d’insuffisant. Tinselwood bien évidemment s’inscrit dans cette histoire politique-là. Pour le livre La Piste rouge, je suis arrivée avec ma question « Qu’est-ce que les Français ont fait là ? » et j’ai eu des éléments de réponse. Mais pour Tinselwood, j’ai voulu trouver au-delà des mots, quelles seraient les formes cinématographiques qui pourraient prendre en charge cette question politique. Comment le paysage porte-t-il cette histoire ? Moi qui ai filmé dans cette forêt quelqu’un qui cherche le Mokélé-Mbembé, comment vais-je filmer ce même paysage une fois que je sais qu’il a été le contexte d’une hécatombe ? Ce ne sont plus les mêmes paysages. Tinselwood filme ce paysage aussi dans ce qu’il est façonné par les personnes qui le traversent, le travaillent, y agissent. J’ai voulu interroger les différents rapports d’échelle, de perspectives, les différentes manières d’interagir avec la forêt – de la manipulation du brin d’herbe jusqu’à la tronçonneuse. Comment tous ces rapports-là à la forêt peuvent d’une manière complètement muette être des traces de l’histoire coloniale ? Je ne m’inscris pas dans une démarche ethnographique mais dans une volonté d’historiciser le regard.

 Tinselwood de Marie Voignier. p. D. R.   

 

Vous semblez filmer à partir de lieux qui cristallisent le plus de contradictions sociales et politiques possibles. L’île tropicale artificielle allemande dans Hinterland a été construite sur une ancienne base militaire. Vous êtes aussi partie en Corée du Nord immergée au sein d’un groupe de touristes dans Tourisme international où vous n’avez filmé que ce qui était autorisé à filmer par le régime dictatorial.

« Tropical Islands constitue en soi un espace contradictoire puisqu’il est implanté sur une ancienne base aérienne de l’Armée rouge, sur laquelle, après le départ des Russes a été construite une immense halle en forme de bulle, pour faire du transport de marchandise en zeppelin. Ce projet écologique a fait faillite. Des investisseurs sont alors venus construire ce parc d’attraction touristique avec comme base idéologique l’ « authenticité tropicale ». Ils ont fait venir des plantes, des bouts d’architectures « tropicales » et pour finir des danseurs brésiliens qui ont ensuite été expulsés une fois les contrats finis. Cette région (Brandenburg) est traversée par une forte xénophobie. Ce nœud spatio-historique étrange devient le symptôme contemporain d’un rapport complètement paradoxal à l’autre, entre capitalisme, mondialisation et xénophobie.

Hinterland de Marie Voignier. p. D. R.   

« Pour Tourisme International, la difficulté qui m’intéressait était la manière dont une dictature construit une image touristique, ce qu’elle donne à voir à des visiteurs occidentaux. Quels types de représentations, de mise en scène, de récits vont être mobilisés par le régime pour construire sa représentation officielle ? La position de touriste était la plus pertinente. C’est un endroit où non seulement on est autorisé à filmer mais il est attendu de nous qu’on filme. C’est là où la dimension d’enquête s’arrête. Je veux filmer depuis une position ouverte.

  

En dehors de ce qu’on vous montre en Corée du Nord, est-il interdit de filmer ?

« Il n’y a pas de « en-dehors ». On est forcément accompagné de guides locaux. En tant que ressortissant étranger on ne peut pas se promener librement et le guide nous emmène là où il est prévu d’aller.

  

Tourisme International de Marie Voignier. p. D. R.   

 

Qui sont ces guides nord-coréennes que vous filmez parfois dans un certain malaise face aux touristes étrangers ?

« Qui sont ces gens, à qui a-t-on affaire ? Évidemment, une réponse binaire ne m’intéresse pas, elles ne font pas partie de la même façon que d’autres d’un peuple opprimé, car même chez les opprimés, il y a différentes classes. Quels sont leurs pouvoirs ? Où est le pouvoir ? Les guides sont à un endroit trouble puisqu’elles sont en général filles de diplomate ou de personnalités assez haut placées dans le régime. Elles ont vécu à l’étranger et sont là pour être les garantes d’une certaine image du pays auprès de ses visiteurs. Elles sont capables de nous présenter avec diplomatie la version officielle de l’histoire de la Corée du Nord de façon à ce que les Occidentaux puissent entendre, loin d’un discours rigide. Elles sont très fines ces jeunes femmes guides et elles sont à un endroit assez fascinant du trouble du pouvoir. »

 

 

Propos recueillis par Flora Moricet

 

> Marie Voignier et Vassilis Salpistis, Contre-danger, du 9 septembre au 12 novembre aux Moulins de Paillard