Samuel Richardo, <i>Lizard</i>, point acrylique sur toile, 162 x 130 cm Samuel Richardo, Lizard, point acrylique sur toile, 162 x 130 cm © Courtesy de l'artiste
Entretiens arts visuels

Les bruits du silence

Samuel Richardot mêle travail d'atelier et pratique méditative. Il peint presque toujours à l'horizontale, souvent à l'aide de pochoirs, de bombes, de jus et laisse décanter les couleurs à différents degrés de liquidité, parfois en multicouches pour penser une œuvre en terme d'inachèvement et d'imperfection. 

Par Alain Berland publié le 20 nov. 2017

Deux ans se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, où en sont aujourd'hui vos recherches picturales ?

« Je parlerai tout d'abord de mon rapport au temps (et à la lenteur) où deux années me semblent  tout aussi bien être deux jours, avec un travail de peintre qui reste toujours le même dans ces composantes essentielles. À la différence que j'en parle nécessairement autrement puisque je me déplace autour de l'œuvre et qu'en conséquence, je perçois de nombreux aspects qui m'étaient jusqu'alors dissimulés ou qui empêchaient certaines associations. Une pratique artistique est tout sauf statique et la mienne est composée de multiples séquences. Les motifs de travail qui habitent et alimentent une séquence peuvent partiellement induire ou préfigurer la suivante qui fera, à son tour, l'objet d'un autre travail mais dont je ne connais pas encore l'aspect. Je parle d'associations pour les motifs de travail (mais motif au sens d'origine, de principe ou de mobile, de motivations, pas de motif de dessin, déco, etc. même si le second sens du mot devient parfois le premier). Je cherche à éviter que le tableau fasse image sans perdre les qualités intrinsèques de la peinture.

La peinture est une affaire de surface, à la fois objet de recouvrement (probablement d'autres surfaces) et de lien vers le spectateur. J'aime considérer sa nature paradoxale : aussi bien son aspect inerte, matériel et plastique que sa possible capacité à induire chez celui qui la regarde des mouvements, des remises en questions qui mettent en échec ses certitudes. J'ai commencé cette année un nouvel ensemble de tableaux avec des formats moins imposants (92 x 73 cm par exemple). C'est un travail plus spontané mais aux gestes et à l'expressivité cependant réduite.

 

Samuel Richardot, Canal, acrylique sur toile, 162 x 130 cm. p. Courtesy de l'artiste

 

Vous résidez à la campagne dans un lieu isolé. Qu'est-ce que cet isolement apporte à votre travail ?

Je partage mon temps entre différents endroits, principalement entre Paris et les monts du Cantal. Ce sont deux contextes antagonistes qui me nourrissent et que je ne peux pas séparer. J’ai besoin des deux, autant de l’activité sociale du milieu de l’art, faite de rencontres, d’échanges et de projets, que du rapport que j’entretiens avec la nature et son silence apparent. Je dis bien apparent car en réalité il est l’expression d’une activité sous-jacente et subtile extrêmement riche qui est pour moi une importante source d’inspiration. C'est un rapport aux éléments aussi, à un monde essentiel, une mine d’informations qui a ses lois et ses langages. Ce qui me semble essentiel dans une prise de vue – je m’abstiens de parler de « paysage » – est la multitude de scènes que je peux y déceler, tout rapport d'échelle confondu, et précisément tout ce qui ne «  saute pas aux yeux  ». Mes choix se dirigent autant vers les rapports de concordance des objets visibles que vers leurs rencontres fortuites.

Aujourd'hui la figure du peintre-paysan est un peu délaissée, ou en tout cas très fantasmée, par ma génération 2.0. L'intérêt que j'ai pour ce choix de vie réside dans mon rapport avec le monde agricole, son histoire, ses coutumes et ses mythes. Mais aussi parce que c'est un monde en train de s'effacer, de s'oublier. Pas seulement visuellement mais aussi dans ses valeurs.

 

Vous créez des installations en mettant la peinture en volumes dans l'espace, quel statut donnez-vous, dans votre pratique de peintre, à ces œuvres ?

C'est un travail qui s'est développé de manière un peu intuitive, sans forme précise à l'origine mais qui résulte de multiples questionnements et constats liés au contexte de l'atelier ainsi qu'à la manière dont une œuvre peut prendre forme. Parmi les différents horizons qui composent le paysage de mon atelier, celui des objets et des éléments en volumes est récurent. Ce sont des objets récupérés ou que je fabrique, souvent combinés et de taille assez réduite, dont la silhouette ou l'aspect sculptural m'intéresse.

L'idée de recyclage m'a également toujours semblé importante indifféremment du résultat. Cela m'a ensuite permis d'envisager le travail à travers son aspect résiduel. Il y a aussi dans ce type de proposition, qui reste un travail de peinture, le motif de la maquette (objet qui agrémentait mon enfance et mon imaginaire). Ces espaces miniaturisés et mis en scène renvoient à une forme d'hétérotopie.

 

Samuel Richardot, Mojave, acrylique et huile sur toile, 130 x 97cm. p. Courtesy de l'artiste

 

L'hétérotopie est un lieu qui héberge l'imaginaire un peu comme une cabane d'enfant et il me semble le mot juste pour qualifier vos espaces. Cependant à la différence des critiques qui voient dans vos œuvres des lieux de silence, j'entends de plus en plus de bruits dans vos peintures ; plus exactement j'y perçois de multiples dialogues intérieurs entre les nombreuses couleurs, entre les formes et traits aussi, hachures, lignes brisées ou non, formes géométriques, gestes improvisés. Pouvez-vous nous éclairer sur ce sujet ?

Oui c'est ça, je cherche à mettre en dialogue différentes dimensions de mon travail et ce qui le préfigure : les aspects visuels, matériels et narratifs, même si ces derniers sont moins évident à traiter. Puis le rapport à une forme d'architecture aussi, son environnement et ses espaces. Il s'agit de faire cohabiter de multiples motifs d'inspiration sans pour autant verser dans quelque chose de purement processuel, même si parfois le résultat peut tout aussi bien devenir l'origine du travail.

Par ailleurs l'imaginaire a toujours été un élément fondamental. Il m'a permis, enfant, d'exprimer ou de me représenter des choses qu'il m'était impossible de formuler. Mais je n'ai jamais dissocié l'imaginaire d'une dimension visionnaire. Je m'intéresse à une dynamique issue du rapport entre le silence et le bruit. Je ne vois pas davantage de bruit que de silence dans mon travail. S'il y a du bruit, il est retenu, tout comme l'improvisation qui en réalité a quasiment disparue de ma pratique et qui devient en quelque sorte un développement de représentations multiples. En revanche je travaille rarement en silence et la musique (ou simplement les sons liés à un environnement) est un motif d'inspiration très fort.

 

Pouvez-vous nous dire quelles musiques vous écoutez en travaillant ?

Je cherche constamment à découvrir de nouveaux auteurs avec une prédilection pour les musiques électroniques à caractère répétitif. J'ai grandi en milieu rural et mes années d'adolescence coïncidaient avec le grand boom de la free-party. J'étais fasciné par l'énergie de ces rassemblements doublés d'une esthétique post-punk. Je retrouvais du même coup les décors et la faune de Mad Max qui m'avaient tant marqué enfant. Puis le paradoxe d'une forme d'« underground rural » m'inspirait beaucoup.

J'ai ensuite découvert Steve Reich, Terry Riley, Jon Hassell, Brian Eno... Je m'intéresse beaucoup aux musiciens allemands des années 1970 qui ont véritablement préfiguré les décennies suivantes. Je pense bien évidemment à Kraftwerk, Klaus Schulze, Tangerine Dream mais surtout aux membres d'Harmonia et Cluster : H.-J. Roedelius et Dieter Moebius. Les deux, dans des styles très différents, ont élaboré une musique profondément poétique et graphique. Plus récemment j'écoute des musiciens comme Bill Laswell, Steve Roach, Pete Namlook puis les Japonais Tetsu Inoue, Susumu Yokota et Hiroshi Yoshimura. Je me reconnais complètement dans le rapport, pas exempt d'humour, qu'entretiennent les Japonais avec l'électronique, la technologie et la nature. »

 


Propos recueillis par Alain Berland

 

> Samuel Richardot & Maurice Blaussyld, Duographie, du 28 novembre au 13 janvier à la Fondation d'entreprise Ricard, Paris