<i>Titre provisoire</i> de Chrystèle Khodr et Waël Ali Titre provisoire de Chrystèle Khodr et Waël Ali © Didier Nadeau.
Entretiens Théâtre

Le théâtre, est-ce nécessaire ?

Les auteurs et metteur en scène Chrystèle Khodr et Waël Ali signent un premier spectacle en commun au Festival Sens Interdits. Une pièce qui laisse la fabrique apparente, où il est question de la nécessité du théâtre – a fortiori dans un pays en guerre. 

Par Ulysse Caillon et Gabriel Perez publié le 31 oct. 2017

Chrystèle Khodr et Waël Ali se sont rencontrés au Festival Sens Interdits en 2013. Chrystèle Khodr y présentait un solo, Beyrouth sépia. Touchée par la recherche de Waël dont elle voit Je ne me souviens plus un an plus tard à Beyrouth, elle le contacte pour lui proposer de créer ensemble. Ce projet donnera le spectacle Titre provisoire, qui part d’un « objet trouvé », une cassette audio datant de 1976, envoyée par l’oncle de Chrystèle Khodr, exilé en Suède, à sa famille restée au Liban.

 

Comment la pièce Titre provisoire s’inscrit-elle dans vos parcours respectifs de metteur en scène  et d’interprète ? Est-ce que c'est une suite logique ou une rupture, quelque chose de nouveau qui surgit ?

Waël Ali : « Pour moi c'est une suite. J’ai déjà travaillé sur le témoignage, la mémoire, sur le réel si on peut dire. Mais il y a un changement parce qu’on a aussi essayé d’interroger notre métier dans ce spectacle : qu’est-ce que ça veut dire de faire du théâtre pendant la guerre ? Du coup on s’est plus impliqués. On est sur scène pour montrer la fabrique de la pièce, pour poser les questions qu’on s’est posées entre nous. Comment jouer cette histoire ? Quelle distance prendre avec sa propre histoire ? Qu’est-ce que ça veut dire faire du théâtre aujourd'hui en dehors du territoire alors que la guerre continue ? Qu’est-ce que ça change pour ce métier ?

Notre réponse, c’est la forme qu’on a créée. C’est dans la forme, dans la façon de construire l'histoire, la façon de transformer toute cette recherche en expérience qu’on pourrait partager avec le public, qu’on espère partager.

Chrystèle Khodr : « En ce qui me concerne,  il y a une continuité. Dans mes précédents spectacles je partais toujours du personnel pour dire quelque chose. Et toujours cette question : comment faire du théâtre en période de guerre sans être uniquement témoin ? Comment être actif, non pas au sens « d’activiste », mais en se posant cette question « Comment faire son métier, comment devenir soi-même ? ». Mon métier est important, pas dans le sens où je ferais du militantisme, mais simplement pour poser des questions. Par contre, écrire un texte à deux était une toute nouvelle expérience. Il ne s'agissait pas d’écrire de la fiction, on n’invente pas des personnages, mais de partir d'un récit très personnel, qui devient politique et qu’on pourrait partager sans que ça soit intimiste. C’est intense comme expérience.

 

Est-ce en cela que le théâtre est nécessaire pour vous : être à la fois dans quelque chose d’intime, et dans un endroit, sur scène, à partir duquel on peut agir ?

Chrystèle Khodr : « Beyrouth est une ville violente pour moi. On est dans une zone de guerre, dans un pays où il n’y a pas de livre d’histoire, où les chefs de guerre nous gouvernent. Le seul endroit d’où je peux parler, c’est la scène. Pas pour dénoncer, mais pour questionner ce qui se passe autour de moi. Peut-être que j’attends que quelque chose change, et j’attends qu'on me donne juste une petite place, une place dans ce lieu qu’est le théâtre.

Waël Ali : « Ce qui était intéressant dans ce travail, c’est qu’on a deux visions opposées de la « nécessité du théâtre ». Est-ce que c’est nécessaire de faire du théâtre aujourd'hui ? Moi, je n’ai pas la réponse. J’essaye de poser cette question avec cette équipe. Est-ce que c’est important et si oui, pourquoi ? Et après : comment le faire ? Pour qui ? D’où on fait ce théâtre ?

Chrystèle Khodr : « Mais quand Waël me donne de la place dans une collaboration pour que je dise que c'est nécessaire, quelque part lui aussi le pense, même s’il dit qu’il ne sait pas. C’est ce genre de va-et-vient qui se sont passés dans l'écriture en commun.

 

Dans le spectacle, Chrystèle Khodr, vous évoquez votre peur de devenir vous même une sorte de document en racontant votre propre histoire. Comment travaille-t-on avec ce document intime qui renvoie à l'histoire familiale ? Et comment on travaille, pour vous Waël Ali, avec l'intimité de quelqu'un d'autre ?

Chrystèle Khodr : « Cette famille est absente pour moi. Cette cassette est la seule trace que j’ai d'eux et je n’ai rencontré mon père que très tard dans ma vie. Doucement je me suis rendu compte que cette cassette était devenue une fiction pour moi. J’ai dû faire écouter à Waël les réactions de ma tante et de son fils à cette cassette pour qu’il se rende compte que c’était de vraies personnes.

En me mettant sur scène, c’est moi qui deviens le document. Tout passe par moi. Je suis le médium, ou le vaisseau plutôt.  Quand je me suis rendue compte de cela, j’ai eu très peur. Je ne pouvais plus prendre de distance. Après, j’ai pris tellement de distance par la suite que ça m’a fait beaucoup de mal. [Un temps] Mais c’est bien.

Waël Ali : « Au début du spectacle, je dis qu’en écoutant cette cassette, je n’ai pas senti « d’indiscrétion » et que cela me dérangeait. Pourquoi cette voix était aussi familière ? En quoi m’était-elle proche ? Pourquoi j’ai eu une image d’eux assez facilement ? Et pourquoi il y a eu des moments qui m’ont touché personnellement ? Pour répondre à ces questions, on a commencé à chercher. Et petit à petit on a essayé de les ajouter à la recherche de Chrystèle.

 

La question de l’oral est très présente dans le spectacle à travers la cassette audio. Quelle importance a le témoignage pour vous ?

Chrystèle Khodr : « Ce n’est pas un vrai témoignage, dans le sens où je ne me sens pas dépositaire de tout ça. Je raconte une histoire. Pour moi c'est ça le théâtre : raconter des histoires.
Le théâtre est oral et éphémère mais il est aussi l'art de la mémoire par excellence. À la fin, le spectateur doit sortir et se rappeler, parce que c’est fini. Comme les histoires personnelles qu’on a reçues : je sors et je dois me rappeler. Sinon, c’est fini.

 

Propos recueillis par Ulysse Caillon & Gabriel Perez

 

> Titre provisoire de Chrystèle Khodr et Waël Ali a été présenté du 21 au 23 octobre au festival Sens interdit, Lyon. Les 15 et 16 novembre au Théâtre de la Vignette, Montpellier ; les 22 et 23 novembre au Rencontres à l’échelle, Marseille ; le 4 avril au Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine