<i>Stand-up comédie</i> de Bettina Atala Stand-up comédie de Bettina Atala © p. Olivier Ouadah
Entretiens Théâtre

Un art sérieux

Bettina Atala

Bettina Atala renverse le décors de la grande fabrique à rire en s’essayant aux différentes formes de divertissement de la scène et du petit écran, du stand-up au sitcom.  

Par Carole Bailly publié le 2 mars 2017

Vous avez présenté Talk Show, puis Stand-up comédie et Stand-up comédie 2, et enfin vous avez réalisé la sitcom Situation comédie. Pourquoi s’intéresser à ces différentes formes de divertissement typiquement américain ?

« À un moment donné je m’intéressais tellement à ces formes de culture populaire qu’il a fallu que je dise que je regardais en boucle Friends et Seinfeld parce que je me documentais pour mon travail, sinon ça n’était pas justifiable !

 

Vous aviez déjà réalisé un film sur la fabrication d’un film et maintenant vous réalisez une sitcom sur les sitcoms, qu’est ce qui vous séduit dans ce nouveau format ?

« Le format de la sitcom est l’une des manières qui a été trouvé de faire du théâtre à l’ère de la télévision. Ce que je j’aime dans la formule d’une série télé, que ça soit une comédie ou une série dramatique, c’est que c’est un très beau poème sur la vie. On a des buts, on rencontre des obstacles et on essaie vaguement de trouver des plans pour les surmonter. En général, ça ne marche pas et puis on découvre par hasard autre chose qui nous emmène ailleurs. J’aime bien aussi explorer les règles d’un format afin d’en comprendre les codes et ne pas être en état de manipulation mais une spectatrice active.

 

Comment expliquer qu’en France, on ait plus de mal à fabriquer des sitcoms de qualité ?

« Une des raison pour lesquelles on est moins bon en audiovisuel, c’est qu’on passe moins de temps dessus, et on considère aussi que dès qu’on fait des choses populaires c’est moins bien, on déconsidère le public qui regarde ces choses. J’en parle dans Stand-up 2 : la qualité de ce que l’on montre est vraiment proportionnelle au temps qu’on passe à travailler. J’ai assisté une fois au tournage de The Big Bang Theory et c’est vraiment beau la manière dont le public est responsable du résultat de la pièce. Les scénaristes utilisent les rires des spectateurs pour savoir si une blague est réussie ou pas. Si la blague fait flop, ils arrêtent tout et ils réécrivent la scène jusqu’à ce que ça fasse rire. Exactement comme dans le spectacle vivant.

 

On aurait tendance à penser que la comédie est plus facile à écrire que le drame.

« Oui, alors que la comédie est un exercice très difficile. En fait c’est un art qui est très sérieux. En France, on a tendance à penser que faire des choses tristes est une caution de profondeur. Je trouve au contraire qu’on peut aller loin dans la pensée, philosopher et atteindre des vérités profondes en faisant rire. Ça n’est pas un sous-art, ce n’est pas moins profond, moins poétique, et ça a le même pouvoir artistique.

 

Comment est-ce qu’on fait rire les gens ?

« Il y a des techniques, des formules qu’on apprend aux États-Unis. Par exemple, le fait qu’il faut mettre le mot le plus drôle à la fin de la phrase. Le problème de ce système, c’est que le rire vient aussi d’un élément de surprise, de nouveauté pour le spectateur, et si on utilise trop une technique, elle ne marche plus. Des fois, dans un spectacle, les gens disent des choses en anglais ou dans une langue étrangère et il y a un mot ou une tournure que tout le monde connaît. Les gens rient, pas parce que c’était vraiment drôle, mais c’est une façon pour eux de dire « je manifeste que j’ai compris ce qu’on vient de dire. » Et ça, c’est une vrai fonction du rire.

 

Quelles sont les sitcoms qui vous inspirent ?

« Une de mes sources secrètes est Seinfeld, que j’ai regardé un nombre de fois si grand que je ne peux plus l’avouer, c’est carrément honteux ! Si j’étais commissaire d’exposition un jour, je ferai une salle où je montrerai toutes les saisons de Seinfeld en boucle ! Pour Situation comédie, je m’en suis largement inspirée. Je trouve qu’il y a une certaine beauté au fait que cette série soit devenu mainstream alors qu’il y a des épisodes qui sont complètement expérimentaux.

 

Dans Stand-up 2, vous mettez encore plus en lumière les difficultés derrière la fabrication d’un spectacle. Vous expliquez même au public que vous êtes dans une « impasse créative. »

« Il y a encore cette espèce de mythe sur l’art : l’inspiration arriverait un soir comme par magie alors qu’en réalité on a des techniques pour que ça soit efficace. Le prototype de jeu vidéo que je montre dans Stand-up 1 sur un artiste qui veut produire son spectacle ne fait que raconter mes déboires personnels. Le seul intérêt pour moi c’est que ça me donne des choses à dire dans mes stand-ups. Et puis le rejet, qui est une des thématiques centrales de Stand-up 2, fait partie du quotidien d’un artiste. Même quand ça marche .... Une productrice à qui j’avais envoyé des extraits de mon sitcom m’a rappelée trois jours après avec une voix assez grave pour me dire qu’elle avait détesté le ton, la manière dont je faisais semblant de mal jouer et les fringues pourries des acteurs. Donc c’était assez violent. Mais bon, sans le savoir elle m’a donné un super slogan pour ma sitcom !

 

Les États-Unis vous ont beaucoup inspirée. Mais votre tout premier voyage initiatique a été vos trois mois au Japon.

« Oui, le Japon a forgé plein de choses dans ma réflexion. Qu’est ce qu’on regarde et qu’est-ce qu’on ne regarde pas, qu’est ce que la convention me dit de là où je dois poser mon regard. Le voyage met en valeur la façon dont on est conditionné pour regarder certaines choses et pas d’autres. Au Japon, il y a cette notion de paysage emprunté : l’arbre au loin est aussi important que le jardin dans lequel on se trouve. Puisqu’il est visible, il fait partie de ce paysage emprunté. Ma dernière intervention au théâtre Nanterre-Amandiers va s’appeler Paysage emprunté. Je vais montrer aux gens ma lampe préférée, ou ma marche préférée que j’ai emprunté aux décors des Amandiers. Tout ce que je vois peut faire partie du paysage et donc du spectacle.

 

Dans Talk-show vous interrogez votre vision des États-Unis à partir de la connaissance qu’on en a.

« Talk show était un peu le résultat d’avoir grandi en étant abreuvé par une culture, des images provenant d’ailleurs. Le cas des États-Unis est très intéressant parce qu’on connaît énormément de choses sans avoir besoin d’y avoir mis les pieds. On connaît la couleur des bus scolaires, les fraternités, le fait qu’on mange de la glace quand on est triste ...

 

 

Vous êtes partie vivre un an et demi là-bas, comment la rencontre entre cette Amérique imaginée du petit et du grand écran et la réalité s’est-elle passé ?

« Los-Angeles a été un choc parce que la frontière entre fiction et réalité est brisée. Une sensation d’entre-deux très bien décrite dans les livres de Bret Easton Ellis. J’ai d’ailleurs eu la chance d’assister au tournage de plusieurs scènes d’action du block-buster Green hornet, (Le Frelon Vert) pendant plusieurs jours. Le deuxième soir, je me rends à vélo sur le lieu du tournage, et je constate qu’ils sont en train de tourner une espèce de scène de deal avec des grosses voitures. Je me faufile pour ne pas interrompre la scène ... Jusqu’à ce que je réalise qu’on avait oublié de me donner la nouvelle adresse de tournage et qu’il s’agissait de vrais dealers avec des armes ! Et quand j’arrive enfin sur le bon lieu de tournage, je demande à un policier dans la rue s’il peut garder mon vélo pour ne pas qu’on me le vole. Et en fait il s’agissait d’un figurant pour le film. Au final, je ne savais plus ce qui était de l’ordre du spectacle ou pas !

 

Propos recueillis par Carole Bailly

 

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