João Pedro Rodrigues João Pedro Rodrigues © p. Vincent Desailly
Entretiens cinéma

João Pedro Rodrigues

Si João Pedro Rodrigues n’était pas cinéaste, il serait devenu moine. Ou bien ornithologue, le titre de son dernier long-métrage dans lequel le mythe de saint Antoine se réinvente dans une fable bercée d’érotisme. Discussion avec un réalisateur plus innocent que profane.  

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 18 janv. 2017

 

 

Quel lien faites-vous entre la figure de l’ornithologue et celle du cinéaste ?

« L’ ornithologue utilise des jumelles pour cadrer des morceaux de la réalité, comme le cinéaste. On choisit ce qu’on voit, ce qu’on montre et ce qu’on laisse hors champ. Ce qui m’intéresse c’est de raconter une histoire avec des images et des sons, à travers le cadrage et le découpage. Le cinéma actuel est tellement envahi par un langage télévisuel ! On ne pense plus la valeur d’une image. On a l’obsession de tout montrer alors que ce qui est intéressant c’est ce qu’on enlève. C’est dans la fabrication que l’on peut trouver une vérité. Mes films se construisent toujours à partir du réel, du corps des acteurs. La fiction naît du physique, de ce qu’on peut toucher et manipuler, de la chair, du sang. C’est ça qui m’émeut. Je n’aime pas non plus cette obsession du numérique. Quand tout est fait en postproduction, tout me semble faux. La plupart des films américains actuels me font chier, c’est toujours la même chose. Par contre, j’aime bien Quentin Tarantino et Jeff Nichols parce qu’ils ont leur propre univers.

  

Dans votre film, le personnage de l’ornithologue, Fernando, se transforme en saint Antoine… le cinéma a-t-il à voir avec l’idée de transcendance ?

« J’essaie toujours de trouver une dimension qui, partant du réel, le dépasse. Le cinéma a un aspect très mystique, mais pas forcément religieux. Le sacré est dans la nature, dans la matière même. Il y a cette fameuse représentation de l’extase de sainte Thérèse d’Avila, sculptée par Gian Lorenzo Bernini. Sa bouche ouverte possède une dimension complètement mystique que l’on retrouve aussi dans les représentations de saint François par Francisco de Zurbarán. Il le peint debout avec sa capuche, on voit à peine ses yeux… c’est complètement transcendantal et en même temps, c’est fait de matière. Le cinéma peut aussi atteindre ça, déclencher quelque chose au-delà du physique. Nombre d’artistes ont créé des versions iconoclastes des mythes religieux, avec beaucoup d’érotisme. Certaines versions du Caravage ont été refusées par ses commanditaires parce que jugées trop scandaleuses, trop charnelles. Pour dépeindre les saints et les vierges, il trouvait ses modèles dans les bas-fonds de Rome.

  

Dans vos films, vous jouez sur les oppositions, le sacré se mêle au désir, la violence à l’innocence, l’homme à l’animal.

« Il y a beaucoup de choses dans mes films que je ne sais pas très bien expliquer. J’ai une manière très instinctive de travailler, comme les enfants qui ne sont pas formatés et qui suivent simplement leurs émotions. J’aime ce côté presque irrationnel, sans être surréaliste. Je déteste Magritte par exemple, je n’y vois que du symbole. En revanche, le cinéma de Luis Buñuel m’intéresse davantage parce que ce sont des images vivantes, en mouvement. Le surréalisme peut paraître très enfantin et c’est peut-être là où mes films – qui ont déjà été qualifiés de surréalistes  – le rejoignent. La dimension ludique est importante pour que les gens éprouvent du plaisir à les regarder… On ne va pas au cinéma pour se faire chier… (rires) Devant mes films, les gens sont soit très touchés, soit ils détestent violemment. Je préfère ça… 

 

 

Quelle place accordez-vous aux symboles ?

« J’appréhende les symboles avec innocence, parce que j’en ai vraiment horreur. Ils sont si lourds ! J’essaie de bricoler avec ce que j’ai dans la tête, comme l’image d’un doigt dans une plaie qui évoque saint Thomas. Mais toujours d’une façon joueuse. C’est comme une charade, sans le devoir d’interprétation. Il y a un film de Jacques Rivette que j’adore – Le pont du Nord –, une espèce de portrait de Paris en forme de charade. On ne comprend pas vraiment, mais je trouve que c’est l’un des films les plus beaux au monde. Il y a une légèreté super émouvante, notamment dans le jeu de Pascale Ogier. Je l’ai revu l’autre jour et j’ai pleuré, comme souvent devant les films où on n’est pas censé le faire. Il suffit de choses très simples et surprenantes, un geste, un regard.

  

Outre votre dernier long-métrage, on retrouve la figure de saint Antoine dans votre court-métrage Matin de la Saint Antoine (2012) et dans l’installation vidéo qui en résulte (Santo António), réalisée avec João Rui Guerra da Mata, votre directeur artistique. Pourquoi vous intéressez-vous à saint Antoine ?

« Saint Antoine est une figure très populaire au Portugal et le saint le plus connu au monde. Je ne savais pas, je ne suis pas croyant et n’ai pas eu d’éducation religieuse. J’ai découvert la Bible en tant que littérature, source fascinante de tellement d’histoires du monde occidental. La religion catholique a été l’un des piliers de la dictature de Salazar qui a duré plus de 40 ans, jusqu’au 25 avril 1974. Saint Antoine nous a été vendu comme le symbole de la famille et du mariage, alors qu’au départ, c’est quelqu’un de très cultivé qui a tout abandonné pour se donner aux autres. Il a vécu au moment où est né l’ordre des Franciscains, en réaction contre l’Église catholique, devenue très riche. Les Franciscains vivaient dans la pauvreté. Pour eux, le retour à la nature était une espèce d’utopie, presque communiste. Je voulais aller à la rencontre d’une nature plus vraie et revenir à une image plus originale de saint Antoine, même si, au final, L’ornithologue n’a pratiquement rien à voir avec le mythe. J’ai cherché des endroits sans présence humaine, intemporels, des endroits qui n’avaient pas vraiment changé depuis l’époque de saint Antoine, s’il a réellement vécu. Finalement, c’est la nature – avec toutes ses créatures – qui transforme vraiment le personnage de Fernando. Elle conduit à une autodécouverte. Une violence inouïe se déclenche chez lui au moment où il tue accidentellement Jésus, le berger. Cette violence existe de manière latente chez les gens et peut très vite remonter. Je voulais partir d’un mythe très ancré dans la culture portugaise et le faire entrer dans mon univers.

  

Quel est votre rapport à l’ascétisme ?

« Si je n’avais pas été réalisateur ou cinéaste, j’aurai pu être moine (rires). J’aime bien l’idée d’être enfermé dans la méditation. Pour faire un film, j’ai besoin d’être dans des conditions où j’ai le temps de réfléchir. C’est peut-être comme ça que l’on peut atteindre une forme de sacré, même si je ne suis pas mystique du tout. Par contre, les écrits mystiques m’émeuvent beaucoup, comme ceux du poète et moine espagnol saint Jean de la Croix. L’amour du Christ est très charnel. Cette contradiction entre le spirituel et le physique est le moteur le plus puissant de l’écriture et de la pensée. J’aime beaucoup le cinéaste français Robert Bresson. À sa manière, il est un peu ascète. Il crée une forme à la fois simple et efficace. Il montre le minimum, avec une attention particulière au détail, pour raconter ce qu’il veut. C’est le cinéma le plus érotique qui soit. On peut presque le sentir par le toucher. Ses films vont au-delà de l’écran. Je ne sais pas très bien me l’expliquer… Ça provoque quelque chose dans les tripes.

  

Vos images peuvent avoir une texture assez brute. Recherchez-vous un certain dépouillement dans l’esthétique de vos films ?

« Je voudrais que mes films soient comme des pierres. J’aime particulièrement Andrea Mantegna, un peintre de la renaissance. Les corps qu’il représente ont une dimension à la fois sensuelle et très minérale, presque statuaire. C’est comme s’il transformait la chair en pierre par la peinture. On sent une violence, ce n’est pas du tout mou et lisse. J’ai appris à cadrer et à raconter les histoires en regardant les peintures. Les images iconiques donnent lieu à des variations. Énormément de peintres se sont réappropriés la crucifixion, notamment en décentrant la scène. Toutes les histoires ont déjà été racontées, ce qui est intéressant c’est comment elles le sont et quel point de vue personnel y est développé. Au cinéma, ce qui oriente la forme reste le récit. Les films purement contemplatifs peuvent m’ennuyer. Parfois – et ça m’énerve un peu – les gens disent que mes films sont très beaux, avec de très beaux paysages. Mais le monde est plein de beaux paysages ! J’ai aussi une façon d’héroïser les acteurs, comme s’ils étaient des êtres supérieurs. Ça me vient peut-être du cinéma américain... La beauté ne renvoie pas seulement à l’idée de perfection ou aux canons classiques…

  

Fernando jette d’abord son portable puis brûle ses empreintes. Il renonce à la communication et à l’identité, deux concepts qui innervent profondément nos sociétés libérales.

« Ce film et l’installation Santo António, où l’on voit notamment une fille entrer dans l’eau sans quitter des yeux son portable, parlent d’une espèce d’aliénation ambiante, d’une solitude contemporaine : on est obsédé par le fait d’être toujours connecté mais on reste très seul. Sur Facebook, on a des centaines d’amis mais on ne les connaît pas, c’est super étrange pour moi qui n’ai pas grandi avec ça et ne l’utilise pas. Dans L’ornithologue, la coupure de communication vient aussi du réel : on n’avait pas de réseau dans les endroits où on a filmé. Fernando est toujours en train d’en chercher puis il finit par jeter son portable au ciel, à la tête d’une colombe parce qu’il en a marre qu’elle le suive en permanence. Une colombe blanche peut avoir beaucoup de significations mais au départ, pour moi, c’est juste un oiseau… Je me contente d’une espèce de naïveté. »

  

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier

 

 > L'ornithologue de João Pedro Rodrigues est présenté dans le cadre du festival Black Movie, du 20 au 29 janvier à Genève, Suisse