<i>Terre/ Two, seul</i>, de la cie Lanabel, Terre/ Two, seul, de la cie Lanabel, © François Deneulin.

Éprouver la terre

Avec une création printanière, la compagnie Lanabel creuse ses sillons dans différents états hydriques de la matière terre. Rencontre à Grenoble avec la chorégraphe Annabelle Bonnéry.

Par Christiane Dampne publié le 13 mars 2017

 

La Cie Lanabel fait germer sa 20e pièce dans un terreau riche mais inconfortable. Une pièce en deux temps. Le solo Terre, interprété par la chorégraphe Annabelle Bonnéry, et le duo Two, seul avec la danseuse espagnole Nuria Navarra et le danseur burkinabè Romual Kaboré. Les sons de la matière et la musique jouent un rôle crucial et dialoguent avec les corps. Sur scène, le contre ténor congolais Serge Kakudji accompagne les danseurs en interprétant le Stabat Mater de Vivaldi qu'il a réarrangé avec Marie Ythier au violoncelle et Fanny Vicens à l'accordéon. Cette création tisse des fils entre les peaux, l’argile ocre, la danse, la musique et cette voix veloutée qui apaise et console de l’âpreté du lit de briques.

 

Votre nouvelle création débute par un corps-à-corps avec la terre. Une écriture performative de la danse au fil de la métamorphose de la terre. Pourquoi et comment vous êtes vous frotté à la matière terre, tour à tour accueillante et hostile ?

« Ce désir de travailler avec la matière terre est venu de mes voyages au Burkina Faso. J'ai trouvé cette matière très présente : témoin de vies, de morts et de fêtes, poussière suspendue parfois étouffante, couleur ocre puissante. J'ai eu le désir de l'expérimenter dans les projets avec les étudiants de l'Insa Lyon et amàco à Villefontaine : cette matière aux propriétés incroyables selon les occidentaux est assez peu valorisée en Afrique. J'ai souhaité m'y confronter et m'y plonger en partant de ces premières sensations.

 

Terre est votre 4e solo. Dans quelle démarche se situe t’il par rapport à vos solos antérieurs : Je est un autre (1999), 9 mn (2003) et Virus//Antivirus (2007) ?

« Je dirai que celui-ci poursuit une démarche performative entre matière brute et corps qui pourrait faire écho à l'approche du corps augmenté sur Virus//Antivirus (1). Je travaille la terre et le corps dans une relation physique poussée, en jouant avec les limites – terre en transformation, sol instable et précision gestuelle. Je poursuis cette recherche poétique du corps performant dans un milieu en évolution.

 

Pourquoi le choix du titre Two, seul, en forme d'oxymore ?

« Il reflète pour moi la complexité et la richesse de la rencontre : à deux, fusionnelle ne faisant plus qu'un, seul face à l'autre, l'un à côté de l'autre, à deux mais seuls. Je l'associe aux rencontres des interprètes sur le plateau, de la danse contemporaine et de la musique baroque, de la terre et du corps, du spectateur et de la pièce.

 

Vous dites que ce duo est une pièce sur nos questions à l'autre, infusée de nos préjugés, nos projections, nos intuitions, notre écoute bienveillante et nos incompréhensions. Pouvez-vous nous donner un exemple concret des différences de vision du monde entre l'Afrique et l'Europe ?

« J'ai réalisé mon rapport au temps. J'ai pris plaisir à prendre du temps sans penser "perdre du temps". Le rapport social est aussi très différent, l'attachement à son prochain dans une société codifiée percute l'individualisme occidental. Ce qui m'intéressait dans le processus était d'interroger chacun dans ses moments d'expatriation : quelle adaptation sans se perdre, comment lire les codes dans un souci d'intégration, quel rapport entre projections et réalité ?

 

Comment le Stabat Mater de Vivaldi est-il arrivé dans votre processus de création ?

« Il était là depuis le début. La relation entre danse et musique joue un rôle fondamental dans mes pièces, je la réinterroge à chaque fois. C'est une œuvre qui me touche et elle s'est imposée quand François Deneulin et moi-même avons pensé à ce projet. Elle soulève des questions universelles -  la perte d'un être cher, la relation mère - fils, homme - femme, le rapport à la mort - sur lesquelles je désirais confronter les points de vue à travers nos références culturelles et proposer une pluralité de paroles et de visions.

Vous n'avez pas fait le choix d'une version orchestrale du Stabat Mater de Vivaldi. Qu'apporte cette version créée par Serge Kakudji ?

« Je désirai une version jouée et chantée en direct plutôt qu'un enregistrement. Je souhaitais trouver un équilibre en scène entre la musique et la danse. Ce répertoire baroque offrant de multiples options d'instrumentation, Serge Kakudji et moi-même avons opté pour une relecture moderne, une adaptation pour des instruments d'aujourd'hui, en proposant cette version en duo violoncelle et accordéon. Elle me semble permettre un dialogue aisé entre danse et musique et proposer une relation plus étroite entre les  cinq interprètes.

 

Comment faites-vous entendre les sons de la matière terre ?

« Dans la création sonore et musicale de Thierry Ronget sur la partie du solo, les sons de la terre sont repris par des micros placés sur la scène et sont composés avec des enregistrements réalisés en amont en studio. La diffusion subtile accompagne ma relation à la terre. 

 

Danser sur les briques implique d’être chaussé car elles sont rugueuses et coupantes. Comment ont-elles influencé la chorégraphie ?

« Les recherches en improvisation et la chorégraphie ont été réalisées en chaussures dès le début. Je dirai que c'est plutôt le rapport au sol, avec briques ou sans briques, le poids de celles-ci ou l'espacement entre elles, le toucher du corps sur celles-ci qui ont influencé l'écriture chorégraphique. L'inconfort a laissé place à une grande vigilance des appuis et des contacts avec les briques. Un jeu avec le risque et l'imprévu s'est immiscé.

 

Que vous apprennent les ateliers d'exploration avec les élèves ingénieurs ?

« Ils ont permis de multiples explorations avec des matières terre différentes dans des états hydriques divers nous guidant de façon empirique vers des états de matière intéressants à retrouver et à exploiter avec les corps. Ces ateliers ont aussi révélé des états de corps nouveaux pour les élèves, imprégnés par les sensations singulières du corps avec les matières terre.

 

                                                        Propos recueillis par Christiane Dampne

 

1. La pièce Virus//Antivirus (2007) se caractérise par un dispositif de capteurs de mouvement placés en 5 points du corps.

 

Terre et Two, seul, création les 11 et 12 avril 2017 à l’Hexagone, Meylan ; les 4 et 5 novembre au Staatstheater de Darmstadt Wiesbaden ; du 11 au 16 décembre à Ouagadougou (festival Dialogue de corps) ; du 15 au 17 février 2018 au théâtre national de Chaillot, Paris

Chaillot en partage à la Goutte d’Or – projet avec les habitants du quartier de la Goutte d’Or présenté en décembre 2018 au Théâtre national de Chaillot