© Joan Calvet Casajuana
Entretiens Théâtre

"Un chef-d'œuvre n'est pas de l'Ibuprophène"

Entretien avec El Conde de Torrefiel

El Conde de Torrefiel, la compagnie emmenée par Pablo Gisbert et Tanya Beyeler, refuse le caractère politique du théâtre et milite pour la reconstruction du 4e mur. 

Par Valentine Bonomo publié le 3 nov. 2016

 

En mai dernier, quelques heures avant la dernière représentation de Guerrilla, Pablo Gisbert et son équipe nous recevaient sur la terrasse du Beursschouwburg de Bruxelles. Depuis 2010, avec la Suisse Tanya Beyeler, il invente des formes à la croisée du théâtre et de la performance, sous le nom d’El Conde de Torrefiel, une compagnie dont la composition varie au gré des rencontres et des projets. Dans le noyau de ce groupe, vont et viennent musiciens, acteurs, poètes, basketteurs semi-professionnels. Les amateurs, figurants muets et seuls acteurs de cette création présentée au Kunstenfestival, arrivent au compte-goutte à mesure que la conversation se lance. Tout le monde a l’air fatigué. La veille, les spectateurs sortaient sonnés, eux aussi, de cette de cette tragédie en 1 h 30 et trois actes : une conférence, une classe de tai-chi, une rave party ; au-dessus desquels, sur l’écran de surtitrage, défile une succession de récits entremêlés, histoires intimes, histoires mondiales. Portrait d’un monde en route vers l’explosion et le chaos.

 

Comment percevez-vous les nouveaux mouvements politiques progressistes qui surgissent en Espagne depuis 2011 ?

« C’est très intéressant. Il se passe des choses qui n’existent pas ailleurs. Comment on s’en rend compte ? La qualité des conversations entre les personnes, on respire l’espérance. On retrouve une capacité d’abstraction, on peut imaginer d’autres possibilités. Il faudrait être gonflé pour dire que ce n’est pas le cas. On a perdu la peur.

 

Pourtant, à l’opposé de cette espérance que vous évoquez, les tableaux de Guerrilla sont extrêmement noirs.

« Dans Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, une pièce géniale, Bertold Brecht a eu l’intuition du désastre d’Auschwitz, du chaos. Il n’y avait pas lieu de faire une œuvre optimiste, il a fait une œuvre pour dire « Attention le fascisme arrive », partout, comme aujourd’hui ! Je crois que Guerrilla est liée à cette pièce de Brecht. Elle est très négative, c’est une alerte. À l’époque, six millions de personnes sont mortes. Aujourd’hui, certaines phrases de mon grand-père me reviennent. Il a été prisonnier durant la guerre civile espagnole et avant de mourir il me disait : « Ça va partir en couille. Il se passe la même chose que quand j’étais jeune. J’avais 20 ans et j’ai dû aller dans les montagnes, armé, pour me battre. Je n’aurais jamais pensé passer sept ans en prison ni avoir à tuer d’autres Espagnols. » Nous non plus on ne s’y attend pas. On ne peut pas être optimistes.

Les vrais chefs-d’œuvre de l’art sont absolument tragiques, désespérants, ce ne sont pas des Ibuprofène, pas une fête pour se divertir, prendre du LSD et baiser. L’art est une connexion religieuse avec les choses. Et la religion, ça va avec la mort. Après, dans la vie, nous sommes des gens profondément joyeux et drôles. On ne fait que se marrer mais dans la déconne, il faut ouvrir des espaces pour se poser des questions. Nos pièces marquent ce contraste et sont le contrepoint de notre optimisme.

 

On retrouve ce contraste dans votre pièce, notamment entre les images et le texte. C’est en confrontant des considérations générales sur un monde plongé dans le chaos, à des images de la vie quotidienne que vous ouvrez cet espace de réflexion ?

« Au final, la pièce ne te laisse pas le temps de penser. Tu n’as même pas besoin de lire les textes qui défilent sur le prompteur : on commence sur un plan intellectuel, la conférence, et on finit sur un plan complètement émotionnel, la musique. Les textes, tu as envie qu’ils s’arrêtent. Aujourd’hui on m’a dit que je devrais raccourcir la pièce. Pourquoi ? Pour qu’elle soit plus commerciale, plus jolie ? Non, au contraire, moi je voudrais la rallonger encore. Les commentaires superficiels me disent : « Il y a 20 minutes de texte en trop. » Bien sûr que c’est en trop ! Quand les bombardements commencent, il y a des bombes en trop.

Finalement, l’idée c’est : que tu décides d’arrêter de lire ou de continuer à le faire, tu gardes le même goût amer en bouche. Ces mini-histoires sont des attaques, des guérillas. En Espagne, on comprend ce que veut dire le mot « guérilla » : ce sont des subdivisions qui permettent d’attaquer un État supérieur.

 

Ce principe de subdivision vous a-t-il  inspiré la séparation de la pièce en trois tableaux ?

« Ce spectacle Guerrilla, est la combinaison de plusieurs « guérillas », des étapes de travail, des répétitions qui nous ont ensuite mené à la pièce intitulée La posibilidad que desaparece frente al paisaje. Elles ont été pensées dans différentes villes, Pampelune, Bilbao, Manchester et Barcelone. Comment commencer à répéter tout de suite, sans structure, sans argent et sans espace, sans pouvoir s’enfermer deux mois dans une salle de travail, ce qui définit notre situation à Barcelone ? Pendant un an et demi, nous avons invité les gens sur Facebook « Venez, ce soir il y a un concert », ou « Ah ! On va à une conférence », et on les trompait, parce qu’en fait, c’était une pièce de théâtre à laquelle ils allaient participer. À la session du concert électro, certaines personnes venaient pour danser et d’autres pour les voir danser. Toutes ces guérillas étaient des projets complètement spontanés. On inventait tout le jour même. À la fin, on a quand même perdu 400 euros, pour vous dire à quel point économiquement c’était bancal. Comme on ne pouvait pas payer les participants, on proposait des échanges. À Barcelone, par exemple, j’ai proposé des cours de dramaturgie et des bières. Certains sont venus simplement pour le contexte. Parce que c’était super : des bières gratuites, de la musique électronique, une pièce à l’Antic Teatro de Barcelone. Puis toutes ces choses qu’on a faites avec nos amis sont devenues une œuvre de Tanya Beleyer et moi.

 

Ces participants amateurs, vous les présentez comme les spectateurs passifs d’une conférence, quand ils n’empruntent pas un comportement quasi moutonnier dans le cours de tai-chi ou dans la boîte de nuit. Qu’essayez-vous de dire au public par-là ?

« L’idée était surtout de reconstruire le 4e mur que le théâtre contemporain cherche à détruire depuis les années 1990 – impliquer le public, te parler à toi, à la première personne, le regarder dans les yeux – et ce jusqu’à faire du théâtre participatif, et d’autres trucs bizarres du genre. Le spectateur doit être le témoin de ce qu’il voit. Si tout d’un coup une bombe explose ici à Bruxelles, ou si un accident de voiture se produit, tout le monde regarde. Comme quand il y a une bagarre à l’école : 100 enfants se précipitent pour voir qui est en train de se taper dessus. Nous avons cette nécessité d’être des témoins, et elle s’est perdue ces 15 dernières années. Avec Internet, ça a changé parce que tout le monde s’expose excessivement. Sur Facebook, les blogs, les tumblr, je montre ce que je mange, ce que je chie, mes photos, mes voyages, mes vacances, mes petites copines. Je crois que ça a tué ce théâtre dont je parle. Il faut faire un demi-tour, revenir à la littérature du XIXe et son narrateur à la 3e personne. L’autre jour quelqu’un me disait : « Je ne sais pas ce que pense le narrateur dans la pièce. » Mais je ne veux pas qu’il pense ! Qu’il devienne un tweet, un post sur Facebook. Je ne veux pas que vous sachiez ce que je pense. Avec El Conde, nous connaissons la tradition européenne du théâtre, et elle nous intéresse, mais il faut avancer, et ça passe par une marche arrière, revenir au 4e mur. Ne touche pas au spectateur, ne le touche pas, ne lui dis rien, c’est à lui de s’intéresser. On est en permanence bombardé d’informations, de pubs, de seins, « d’achète-moi ! », partout. Revenons à ne pas toucher les gens, pour rendre tout plus érotique, et moins porno. Le porno c’est ce qui est ici tout de suite, le pénis et le vagin au premier plan. Je ne parle pas de sexe quand je parle d’érotisme, mais de devenir à nouveau des témoins.

 

Pour revenir à Brecht et au tragique, malgré les textes à charge qui accompagnent les images, pensez-vous que votre travail est plus religieux que politique ?

« L’art n’est pas politique. Je suis contre cette idée. Je n’y crois pas du tout. Cette idée produit beaucoup de merde. La politique est par définition liée au citoyen, à la citoyenneté. L’art c’est « regarde-toi en regardant l’autre ». C’est de l’abstraction alors que la politique, elle, est concrète. L’art tient de la religion. Rien à voir avec la communauté, ce type de trucs. On va voir une œuvre de théâtre pour se retrouver avec soi-même, à travers une histoire. À la messe, il y a des chansons, des histoires, des textes lus, des costumes, de la lumière, comme dans une pièce de théâtre. Les images sont poétiques comme dans la Bible, comme dans le Coran. La charge poétique est individualiste, non politique. L’art est égoïste, égoïste, égoïste. Pour moi qui suis athée, aller voir une pièce de théâtre, ou une forme poétique, est la seule manière que j’ai de me connecter avec une certaine idée de l’âme. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais ça me rappelle à moi-même.

 

Mais vos thématiques sont…

« Politiques ! (silence) Tout est connecté » 

 

 

Propos recueillis par Valentine Bonomo

 

 

 

> La posibilidad que desaparece frente al paisaje, les 24 et 25 mars au Teatro municipal de Porto, Portugal ; le 28 avril au Gift festival, Gateshead, Royaume-Uni ; les 6 et 7 juin au Festival TransAmerique, Montréal ; le 14 juin au festival Latitudes contemporaines, Lille

> Guerrilla, les 21 et 22 avril au Transform Festival Leeds, Royaume-Uni ; les 7 et 8 juin au festival Latitudes contemporaines, Lille

> Escenas para una conversación después del visionado de una película de Michael Haneke, du 30 mars au 2 avril au Mercat de les Flors, Barcelone ; les 6 et 7 avril à Rosstall Kaserne, Basel, Suisse