<i>Saga</i>, de Jonathan Capdevielle, Saga, de Jonathan Capdevielle, © Estelle Hanania.
Entretiens Théâtre

Capdevielle par Jonathan

Jonathan Capdevielle

Le performeur Jonathan Capdevielle continue de tourner avec Saga, sa dernière création qui plonge dans ses souvenirs d'enfance. Rencontre avec celui qu’on appelait « Jojo ».

 

Par Thomas Corlin publié le 8 mai 2015

 

 

Dans Saga, Jonathan Capdevielle nous trimballe dans sa jeunesse passée dans le milieu pittoresque des bandits de la pampa occitane. Geek introverti découvrant sa sexualité, il est le témoin d’un univers à la fois délirant et bienveillant, où les valeurs sont celles des traditions régionales comme des esprits qui rodent, et où le travail est remplacé par le truandage. La sève de son spectacle nait de la rencontre de cet univers rural et bariolé avec celui, abstrait et elliptique, du théâtre contemporain et de ses dispositifs narratifs sophistiqués. Les personnages de sa famille deviennent les héros d’une tragédie de bric et de broc, magnifiée par une forme éclatée et un minimalisme scénique qui nous épargnent cependant les poses stylisées.

 

Saga dépeint de manière très drôle et folklorique le milieu social rural, limite gitan, dans lequel tu as évolué, en évitant le mépris social. Il n’y a jamais eu de rupture entre toi et tes origines ? 

« Aucune. Dans la pièce, je pose un regard tendre, celui d'un enfant qui était entouré par des personnages hauts en couleur. La pièce se base sur les observations du gamin que j’étais, et forcément les faits sont un peu déformés, on exagère ce que l’on peut voir. Une critique dans La terrasse prétend que je m'attaquais à l'homophobie et que je me moquais de mes origines ; c'est tout le contraire. On dirait que le journaliste a interprété les rires du public à sa manière.

 

On sent d'ailleurs qu'il n'y avait pas tant d'oppression morale que ça dans cet environnement ?

« Tout à fait, s'il y a souffrance, elle ne vient pas de là. Il n'y avait pas vraiment d'homophobie, tout se mélangeait, les gens se toléraient parfaitement. On le voit dans le personnage du gérant de boîte gay dans la pièce, dont je récupère le signe de la boucle d'oreille qui catégorisait les homosexuels. C'est plus un travail sociologique que je fais autour de ça.

Ma sœur et son mec m'ont éduqué avec une extrême liberté mais aussi avec certaines limites. Vers 12-13 ans, je me retrouvais avec eux à regarder des films d'horreur, comme Freddy, et même des pornos du type Blanche Neige et les 7 mains, c'était une sorte d'éducation sexuelle avancée ; qui n'a peut-être pas fonctionné d'ailleurs, ils auraient peut-être préféré que je sois hétérosexuel.

 

Comment as-tu reconstitué et sélectionné tous ces souvenirs qui composent la pièce ?

« Ça a été un travail très précis, qui porte sur mes souvenirs de 11 à 17 ans durant les années 1990. J'ai interviewé ma sœur et j'ai réuni environ 60 heures de films de famille à partir de vieilles VHS d'époque, des journées à la plage par exemple. Je me suis replongé dans l'ambiance, dans cette manière qu'on avait de se parler en famille. Ensuite je me suis mis à écrire intensément alors que, noralement, je ne travaille qu'à partir de textes. J'ai choisi des souvenirs qui ont marqué une étape : quand il tombe amoureux de son copain, ou l'expérience du banditisme qui était quelque chose d'assez excitant. Je voyais entrer des gangsters, des gitans. Une fois j'avais joué avec des paquets de Reinitas que ma sœur et son mec rangeaient soigneusement, et j'en avais perdu un. Je me suis fait gravement engueuler, et j'ai compris peu après qu'ils cachaient des trucs dedans... De mon côté aussi j’y ai un peu participé. Comme c’est mentionné dans la pièce, je signais des chéques et j’étais conscient de ce que je faisais. J’ai eu pas mal de cadeaux aussi, mon beau-frère nous habillait pour l'été en nous disant « on a eu beaucoup de bons de réduction ces derniers temps… »

 

Curieusement, tu n'as pas dit « mon copain » mais « son copain » quand tu parlais de tes souvenirs, comme s'il ne s'agissait pas de toi dans la pièce. Pourtant, tes solos sont autobiographiques, qu'est-ce que cela provoque de synthétiser et d'exposer ainsi son propre parcours ?

« C'est un sacré lapsus oui. Il y a comme une étape consciente de mise à distance, je n'y ai mis aucun pathos. J'évite le côté uniquement personnel en donnant des points d'accroche extérieurs, en créant des liens avec l'histoire de cette région, la notion de danger, et tous les différents sujets abordés. Le fait de jouer un gamin instaure une distance très étrange, un inconfort, une fragilité, mais j'ai aussi décidé de traverser tous les personnages qui ont été autour de moi, de ne pas me focaliser. C’est comme si je me mettais à côté de moi-même, durant le spectacle j’apparais et je disparais régulièrement, comme si je réfléchissais à ces mémoires sur l’instant. Il y a toujours un effet boomerang quand on se replonge dans sa propre vie.

 

Étais-tu déjà exposé au théâtre dans ta jeunesse ?

« Finalement oui, car ma sœur est une grande actrice dans le fond. Quand je l'ai interviewée, j'étais déjà spectateur d'un truc. Le fameux monologue final de la pièce, elle me l'a vraiment fait comme ça. Mon entourage a participé à ma formation, s'il y avait un problème d'argent ils me finançaient et mon beau-frère m'amenait toujours au théâtre en Mercedes... Je me souviens qu'il me répétait toujours : « quand tu seras une star à Paris, tu viendras me chercher en limousine ? » Et puis je faisais beaucoup d'imitations quand j'étais jeune, j'animais les mariages en reprenant des sketchs de Muriel Robin ou d'Elie Kakou. Si j'avais été chopé par le privé, j'aurais fait du one-man-show, j'aurais été Danny Boon, ou j'aurais fait la pute dans des pubs pour le Crédit Lyonnais.

 

Tu as joué le spectacle à Tarbes, comment les gens de ta famille ont-ils réagi ?

« Les plus jeunes ont adoré, mais ça a coincé auprès de certains adultes qui se sont sentis un peu heurtés. Pourtant je les avais bien mis au courant, ils savaient que je travaillais là dessus. Il y a également eu un petit différend légal dû à la présence de certains noms, qui est en train de se régler actuellement.

 

Dans tes pièces, comme dans celle de Gisèle Vienne, tu uses énormément de poses statiques prolongées. Quel genre de tension dramatique espères-tu créer avec ce procédé ? 

« Il s'agit de matérialiser la mémoire sur le plateau, d'en retrouver le rythme, d'où ces poses, ou ces mouvements très lents. C'est comme ce morceau de Timbaland qui passe au ralenti dans la pièce, comme une image floutée qui s’éclaircit. Au début on est perdu dans un amas de mémoires, puis des personnages émergent, se rassemblent. La partition physique est précise, les placements sont très étudiés. Cette idée m’est venue d’un cours de Pierre Joseph que j’avais suivi quand j’étais jeune. En 1993 il nous avait fait participer à une de ses expositions, les Personnages à réactiver,  où l’on devait rester pendant des heures dans la même position. Moi j’incarnais un cow-boy mort. Pierre a vu la pièce d’ailleurs, il s’est dit très touché et m’a envoyé des photos de l’exposition à l’époque.

 

Saga est drôle parce qu’il transpose un univers très rustique dans le cadre très abstrait du théâtre contemporain, le décalage est voulu je suppose ?

« Clairement, sinon j’aurais fait les Deschiens ! Je voulais des narrations différentes et simultanées, cette division entre ce que tu regardes et ce que tu entends. On convoque des gens qui ne sont là que par les voix, on fait même parler les morts.

 

D’ailleurs, es-tu resté superstitieux depuis cette jeunesse passée parmi des gens croyant aux esprits ?

« Absolument. D’ailleurs, lors de la première du spectacle, il y a eu plein de problèmes techniques : à la fin, l’écran n’est pas descendu, un micro nous a lâché sans raison... À l’époque il y avait une grosse mode autour du spiritisme, ma sœur et son mec faisaient des séances avec un gourou, beaucoup d’évènements étranges se produisaient, ça rendait l’endroit encore plus surréaliste. Ma sœur croit toujours très fort à ces histoires d’entités.

 

Cette montagne imposante et incongrue sur le plateau, c’est une référence au Pyrénées ?

« J'ai confié la scénographie à la plasticienne Nadia Lauro. Nous avons eu des échanges réguliers autour du projet et voilà ce qu'elle explique à propos de sa création : "J'ai imaginé une présence centrale et monolithique : une imposante sculpture animale-montagne en fourrure, sorte de gardienne de la mémoire." Je n'ai pas voulu de plateau nu cette fois-ci et la montagne de Nadia est aussi pour moi une référence à l’esthétique des jeux vidéo, tout comme l’ours d’ailleurs, je voulais créer une sorte de mythologie cheap. Elle représente aussi un tas de fumier. La mère de Gisèle Vienne me disait souvent : « les plus belles fleurs naissent dans un tas de fumier. » L’idée de la montagne, de la matrice, ça fait partie du domaine poétique et du rêve. Ça rejoint aussi cette idée du muséum d’histoire naturelle présente dans la pièce, avec le guide. Comme le « Se Canto » occitan, c’est une manière de représenter la culture locale, les traditions, qui créent une communion très forte, et qui se perdent également. On a tous un rapport « je t’aime je te hais » avec les endroits d'où on vient, c’est toujours facile ou tentant d’y retourner. En ce qui me concerne, je retourne souvent à Tarbes.

 

Cette mythologie de l’enfance, de l’adolescence, de ces moments où chaque chose est interprétée intensément sont aussi des thèmes chers à Gisèle Vienne et Dennis Cooper. Qu’est ce qui vous ramène toujours à ça ?

« Le personnage de l’adolescent s’est déplacé dans les pièces, c’est un personnage fragile, toujours borderline. Après, on l’a aussi dépassé. Gisèle travaille sur le rapport entre perfection et destruction, et elle trouve dans l’adolescence ce moment de confusion et d’instabilité qui l’intéresse beaucoup. Ce sont des rôles que j’adore interpréter.

 

C’est une collaboration sur le long terme. Cet univers goth/gore, c’était quelques chose que tu fréquentais déjà ou bien t'es-tu plongé dedans avec eux ?

« J’ai commencé avec Gisèle, c’est elle qui est allée rencontrer Dennis Cooper en 2004, ça a fait tilt immédiatement. Leur travail démêle tous les sentiments liés à l’amour, la sexualité, et la violence, notamment la fascination qu’on peut avoir pour elle. À quel moment la violence devient-elle belle, attirante ? Avec Zac, son compagnon, Dennis a d'ailleurs fait un film dans le même univers qu’il essaye actuellement de faire passer à Cannes. Il se lance de plus en plus dans des scénarios.

 

Dans vos spectacles, l’intégration des groupes de drone Sunn O))) ou KTL est une rencontre théâtre - musique très forte. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

« Gisèle est incroyablement exigeante sur le travail du son, c’est très rigoureux, c’est aussi important que ce qui se passe sur scène, tout doit être très bon. La musique n’est pas là pour "faire joli". La diffusion elle-même est très complexe. On a aussi remarqué que les fans du groupe aimaient beaucoup les spectacles.

 

Tu as commencé comme marionnettiste, un univers peu représenté dans le théâtre. Jerk, votre pièce culte qui a énormément tourné, est un solo de marionnettes et de ventriloque dans lequel tu incarnes, entre autres, un serial killer. Ça ne rend pas un peu schizophrène au bout d’un moment ?

« On a clairement poussé le concept de la marionnette à son paroxysme dans ce spectacle. Effectivement, Gisèle est pratiquement la seule à travailler la marionnette au théâtre, du moins de cette manière. J’ai fait Jerk presque 250 fois, la teneur de la pièce est vraiment lourde à porter, et on a pris la décision d’arrêter de la jouer, sinon elle tournerait encore, elle est très demandée. Il fallait passer à autre chose, mais on la retravaillera peut-être à l’avenir.

 

Saga de Jonathan Capdevielle, du 21 au 26 février 2017 au théâtre Nanterre-Amandiers