Jean-Benjamin Maneval, <i>Bulle six coques</i> Jean-Benjamin Maneval, Bulle six coques © p. Christophe Terlinden
Entretiens architecture arts visuels

Astérix de la Sarthe

À la manière du village d'Astérix, Piacé le radieux, lieu de recherche associatif atypique, rassemble toute une communauté rurale qui ne lutte pas contre les romains, mais pour favoriser la diffusion et la promotion de la création contemporaine. Rencontre avec les frères Hérisson qui portent ce projet au long court construit autour de l’œuvre de l’architecte Le Corbusier.

Par Alain Berland publié le 26 avr. 2017

Pouvez-vous nous expliquer ce qu'était le projet de ferme modèle que Le Corbusier devait construire à Piacé ?

On ne peut pas parler de ce projet sans ajouter au nom de Le Corbusier celui de Norbert Bézard. Car c’est lui, ce touche-à-tout de génie, militant de la ruralité et originaire de Piacé, qui a été le principal artisan du projet de son origine à son élaboration. C’est lui qui dessine, envoie des croquis, fournit le programme, apporte son vécu… Et Le Corbusier, lui, élabore les plans. Nous sommes dans les années 1930, période de crise profonde pour le monde rural… quand Norbert Bézard et un groupe de paysans sarthois, interpellent Le Corbusier pour apporter la modernité dans les campagnes qui se meurent et se vident. Le projet est, en premier lieu, une réponse à une crise, une aspiration au confort. La ferme doit être moderne, offrir toutes les commodités (eau, électricité…) et être fonctionnaliste : le pendant à la campagne de la Ville Radieuse qu’il a pensé pour Meaux dans les années 1950. Sur le plan architectural, Le Corbusier adapte au monde rural un type d’habitat urbain : simplicité des formes, organisation, rigueur… pour construire une ferme radieuse de 20 hectares, propriété individuelle standardisée. Au centre se tient le logis du paysan où « les cinq points d’une architecture nouvelle » sont appliqués (pilotis, toit terrasse, plan libre, fenêtre en longueur et façade libre), à l’écart, autour d’une grande cour carrée, le reste des bâtiments (hangar, silo, écurie...).

Mais très vite, les deux hommes se mettent à imaginer un village coopératif, lui-même élément d’un projet plus global, qui met en commun les moyens d’exploitation et de production. C’est le début de l’automobile et le village est organisé selon les contraintes de circulation : De la route nationale un embranchement routier aboutit directement au silo communal, ensuite les ateliers mécaniques, la coopérative de ravitaillement, l’école, le corps du logis qui est déjà la cité radieuse dessinée, le club et la mairie. Il faut bien comprendre ici que Le Corbusier parle « d’urbanisme total » et que le projet est appelé à être étendu à tout le territoire. S’il n’a jamais vu le jour, il a été fondamental dans la vision planiste de l’architecte qui n’a eu de cesse de revenir dessus dans ses écrits, comme en témoigne son manuscrit La Ferme radieuse et le centre coopératif que nous venons de publier.

Jacques Julien, Le Keeque, 2016

En créant une communauté autour de l'art contemporain, vous prolongez, à votre manière, ce programme coopératif de l’architecte qui n’a jamais été réalisé. Comment avez-vous fait pour impliquer les différents partenaires à votre projet associatif ?

On a parfois l’impression d’être dans la peau de Norbert Bézard lorsque l’on se débat dans tous les sens pour faire revivre le village et y apporter une certaine modernité. 80 ans plus tard, on fait un peu la même chose à notre échelle… Maintenant, tout ceci demande beaucoup d’efforts, de passion mais aussi des moyens. Certes, les partenaires publics nous soutiennent depuis le début mais pas à la hauteur du projet. Tout se fait à l’énergie et, pour ça, heureusement que l’on peut compter sur un cercle familial fort et une poignée de bénévoles vraiment investis. Et puis il y a les artistes et leur générosité ! Ils s’intéressent au projet, en parlent autour d’eux, certains même s’installent à Piacé… Tout cela pour dire qu’une certaine alchimie s’opère, dans un cadre peu formaté, entre artistes, acteurs locaux (artisans, agriculteurs, etc.) et simples visiteurs. C’est certainement ce qui fait le charme de notre lieu mais aussi sa limite si l’on souhaite le développer. Après neuf années d’existence et beaucoup d’énergie consacrée, un modèle économique plus confortable (et c’est un doux euphémisme) doit être trouvé.

 

Quelles actions avez-vous mises en place ?

On s’est d’abord penché sur le projet de Bézard / Le Corbusier en menant des recherches, auprès principalement de la famille de Norbert Bézard et de la Fondation Le Corbusier, pour que Piacé le radieux devienne aujourd’hui un lieu de référence sur ce sujet. On a créé une exposition permanente en refaisant notamment les maquettes de la ferme radieuse et du village coopératif, répertorié toutes les céramiques de Norbert Bézard, édité deux ouvrages, etc. Conjointement, et pour que ce projet ne soit pas figé et reste vivant, on a invité des artistes, designers, architectes à créer et exposer des œuvres en écho au projet ou au monde rural. Ces œuvres aujourd’hui forment un parcours dans le village et la campagne environnante, on en compte une trentaine : micro-architectures, installations, sculptures. On a rénové et restauré des lieux (le moulin, un hangar, etc.). A cela, s’ajoutent les actions d’un centre d’art classique : une programmation culturelle à raison de 3 expositions par an dont la quinzaine radieuse en juin, des éditions d’artistes, des médiations de plus en plus nombreuses auprès des écoles, la mise en place de  résidences d’artistes avec l’installation prochaine de trois bulles six coques de Jean-Benjamin Maneval…Tout ceci en essayant d’impliquer les gens du village autour d’événements fédérateurs (feux de la Saint-Jean par exemple pendant la quinzaine radieuse), en investissant par exemple le bar du village (seul commerce encore ouvert !) pendant les expositions, en développant des formes de mutualisation et de coopération. Car le projet va bien au-delà de l’art ; on souhaite par exemple replanter des vignes, installer des ruches pour produire du miel, comme le faisait Bézard, et aussi construire le logis du paysan à l’échelle 1.

 

Vous avez accueilli de nombreuses expositions personnelles : de George Brecht à Stéphane Vigny à en passant par François Curlet ou Jef Geys. En ce moment vous réalisez une nouvelle exposition nommée Archinature.

Oui, on a souhaité se poser, regarder un peu dans le rétroviseur : c'est plus un arrêt sur images qu'un véritable bilan. Sur les nouvelles pièces du parcours (V. Gastaldon, J. Prouvé/I. Hernandorena, A. Molinero, J. Julien, N. Milhé, J. Auxenfans), qu’on a pas eu le temps d’inaugurer dans l’année, mais surtout sur des artistes qui nous soutiennent : Archinature c’est aussi une manière de les remercier…

 

À Piacé le radieux :

> Archinature jusqu’au 8 mai

> Michel lepinay, premier photographe de Hara Kiri, 1961-1966. Hara Kiri à la campagne ! (commissariat de Thomas Mailaender et Marc Bruckert), du 24 juin au 13 août

> Étienne Charry, Capsule radieuse, du 9 septembre au 1er octobre