Vue de <i>Root Sequence. Mother Tongue</i> de Asad Raza, 2017 Vue de Root Sequence. Mother Tongue de Asad Raza, 2017 © Paula Court.
Entretiens arts visuels

Raza, inspiré inspirateur

entretien avec Asad Raza

Rencontre avec Asad Raza à l’occasion de la 78e Whitney Biennial, où est présentée Root Sequence. Mother Tongue. Une installation végétale qui, pour ce producteur, organisateur d’expositions, artiste, éditeur, etc. continue de questionner la relation des visiteurs à des écosystèmes particuliers.

Par Guillaume Rouleau publié le 10 mai 2017

Marqué dans ses jeunes années par une exposition de l’artiste conceptuelle américaine Jenny Holzer à la Albright Knox Art Gallery de sa ville natale, Buffalo, NY, Asad Raza (1974) développe depuis un travail fait de collaborations pour repenser l’apprentissage à travers l’art et les moyens d’expérimenter dans un contexte artistique. Asad Raza se situe à l’intersection des disciplines artistiques. Des disciplines qu’il explore après des études en littérature et en cinéma, une brève carrière dans l’industrie du film - il réalise toujours avec sa sœur Alia Raza - et comme journaliste sportif spécialisé dans le tennis. Des disciplines avec lesquelles il ne cesse de jouer, en incessant inspiré devenu inspirateur.

Producteur de Tino Sehgal (Guggenheim, New York, 2010 ; Palais de Tokyo, Paris, 2016) Asad Raza est aussi curateur avec, notamment, un Home Show sur rendez-vous en décembre 2015, dans son appartement new-yorkais. Il s’occupe en outre du programme artistique de la Villa Empain - Fondation Boghossian à Bruxelles (Mondialité, en collaboration avec Hans Ulrich Obrist). Artiste également, Asad Raza a développé ces dernières années des pièces remarquées, que ce soit son projet inspiré du dieu grecque Pan lors de Frieze London en 2015 ou, désormais, au Whitney Museum of American Art, avec Root Sequence. Mother Tongue. Pour cette dernière, vingt-six arbres disposés dans des boîtes de bois clair sur une moquette cramoisie sont répartis dans une pièce aux larges volumes, une baie vitrée en ouverture. Des arbres sélectionnés pour leur singularité, comme autant d’organismes dont prennent soin des horticulteurs et les différents médiateurs qui se relaient. Arbres et personnes coexistent dans cet espace éclairé par des lampes ultraviolettes permettant aux arbres de poursuivre leur croissance – plus d’un mètre après un mois de biennale. Root sequence. Mother tongue agit, par la configuration spécifique des végétaux dans  le Whitney Museum, sur l’attention que les visiteurs vont porter aux nombreux détails.

 

Comment maniez-vous vos activités de producteur, dramaturge, artiste, éditeur, écrivain, etc. ?

« J’exerce des compétences proches dans chacune de ces fonctions. Il y a une certaine similarité puisqu’à la fin, il y a toujours une exposition. J’ai fait des expositions de différentes manières : d’abord comme producteur, ensuite impliqué dans des expositions collectives puis, ces dernières années, comme artiste. Je m’intéresse au moment, à l’expérience du moment, à l’expérience de choses artistiques et ce que cela peut déverrouiller, ce que cela peut rendre possible. J’aborde cela de différentes manières sans me limiter à un seul format. Jusqu’à récemment, les personnes de l’art étaient souvent identifiées par une seule activité et cela, je pense, change petit à petit.

 

L’important travail éditorial que vous menez est une manière d’archiver certaines de ces activités, de prolonger leur existence. Vous avez déjà publié plusieurs livres cette année…

« (Rires) Cela est plus difficile qu’il n’y paraît. J’ai publié quatre ouvrages en lien avec les quatre expositions que j’ai monté à la Villa Empain – Fondation Boghossian. J’ai fait une exposition nommée Répétition [avec Nicola Lees], puis Décor, avec Tino Sehgal et Dorothea von Hanthelmann, sur l’art contemporain comme décoratif. La troisième, plus petite, était une exposition de peintures Zen, Seeing Zen, et la quatrième, curatée avec Hans Ulrich Obrist, Mondialité, est à propos d’Édouard Glissant. J’ai fait les photographies et le travail d’édition pour ces livres. J’ai aussi fait des livres de coloriage pour le Whitney Museum ainsi qu’un livre à partir de mon « Home show » [Asad Raza, The Home Show, 2017]. Les livres peuvent être forts par leurs côtés immersif et portable.

 

Votre travail en général est une réflexion sur les façons d’attirer l’attention du visiteur ou, au contraire, de la détourner. Pourriez-vous m’en dire un peu plus ?

« Vous prêtez une attention différente à Root sequence. Mother Tongue au Whitney qu’à une peinture au mur. En ce qui concerne la peinture, vous êtes supposé regarder droit devant et penser à la composition mais si vous allez dans l’installation conçue pour la biennale, tout ceci est moins clair. C’est autour de vous, c’est cette personne vous parlant, c’est l’odeur des parfums élaborés avec ma sœur Alia Raza [qui a cofondé avec Ezra Woods la marque de parfums « Régime des Fleurs »], votre interaction avec les arbres, la manière dont ils vous procurent une sensation. C’est intéressant que l’espace promeuve une autre appréhension, peut-être moins rationnelle, moins critique ; une expérience lors de laquelle vous n’êtes pas obligé d’émettre un jugement à propos de tout immédiatement.

 

Dans Root sequence. Mother Tongue, comment avez-vous envisagé l’intervention des médiateurs ?

« Je voulais que le soin des arbres prenne place dans le musée et aux horaires d’ouverture. Cependant, je ne voulais pas que les personnes qui prennent soin des arbres soient là uniquement pour informer sur les arbres et la manière d’en prendre soin. Je voulais qu’elles prennent de l’importance comme individus.

Les situations de Tino Sehgal portent sur l’humain, seul, en interaction dans l’espace. Pour cela, il élimine tout le reste, enlève tous les objets, pour qu’il n’y ait plus que des personnes en interaction. Dans Root Sequence. Mother Tongue, il y ces arbres, il y a ces boîtes, il y a ce tapis. La médiation est un élément dans un ensemble d’éléments.

Le musée est ici utilisé pour attirer l’attention sur la croissance des végétaux et l’implication de l’humain dans un environnement. Certains des arbres peuvent vivre plusieurs centaines d’années, comme le Black Gum Tree. Ces arbres sont en pots et peuvent donc, contrairement à des fleurs coupées, être replantés. L’accent est mis sur l’expression « art vivant » : ces arbres continueront à croître après la biennale.

Asad Raza. p. Paula Court 

Comment vos projets vont-ils évoluer ?

« Toutes les semaines, j’organise des conversations au Whitney jusqu’à mi-juillet en lien avec Root sequence. Mother Tongue. J’ai demandé à des personnes qui m’ont influencé ou dont le travail m’intéresse de parler avec moi. C’est une manière de dire, à la suite de Philippe Parreno, dont l’exposition au Palais de Tokyo [Anywhere, Anywhere Out of the World, 2013/2014] incluait des œuvres d’autres artistes. Non pas comme un groupe show, mais pour dire « Il n’y a pas que moi » : « Il y a moi plus l’influence des autres ». Cette approche de lui-même a eu un grand impact sur moi.

Cet été, je fais également une petite exposition collective au Texas, à Dallas, ainsi qu’une exposition à Milan, à Converso, le nouvel espace d’Alexander May. Je fais aussi la dramaturgie de l’exposition de Philippe Parreno à Shanghai. Une autre exposition à la villa Empain est prévue en octobre. Faire quelque chose lié à l’éducation m’intéresse aussi. J’ai monté ce projet à Ljubljana en 2015 durant la biennale [31st Biennial of Graphic Arts], qui était une école expérimentale dans l’espace du musée [MG+MSUM] dont les étudiants s’occupaient ainsi qu’une chorégraphie de nuit avec les lumières d’une allée du parc principal de la ville. Je souhaite refaire cela à New York, en 2018 probablement.

 

Quel message politique développez-vous à travers vos travaux sur l’attention et l’organisation de communautés ?

« D’une certaine manière, ces travaux concernent une identité individuelle sans avoir peur de laisser cette identité individuelle échanger et se brouiller légèrement avec d’autres identités – voire de perdre son identité. »

 

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Guillaume Rouleau

 

> Root Sequence. Mother Tongue dans le cadre de la 78e Whitney Biennial, jusqu’au 11 juin à New York

> Mondialité, avec Hans Ulrich Obrist, jusqu’au 27 août à la Villa Empain - Fondation Boghossian, Bruxelles