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PORTRAIT
Un solitaire multiple
Portrait d'eRikm
ERIKM / ENSEMBLE INTERCONTEMPORAIN / Luc FERRARI / Christian MARCLAY / Martin TETREAULT

source : Les éditions du mouvement // date de publication : 19/12/2005 // 16046 signes

L’effervescent maître ès platines eRikm a marqué depuis Zygosis, en 1999, une étape importante de sa carrière. Le concert qu’il donne le 31 mars avec l’Ensemble Intercontemporain vient confirmer la démarche transgenre et communautaire qui est désormais la sienne.

Un solitaire multiple

L’effervescent maître ès platines eRikm a marqué depuis Zygosis, en 1999, une étape importante de sa carrière. Le concert qu’il donne le 31 mars à la Cité de la Musique, en collaboration avec l’Ensemble Intercontemporain, vient confirmer la démarche transgenre et communautaire qui est désormais la sienne.

Biographie :
Né à Mulhouse en 1970, eRikm vit à Marseille. Passionné de rock, il fit ses débuts de musicien en tâtant de la basse avant, sous l’influence du Sister de Sonic Youth, de se convertir aux joies de la guitare hurlante. Après plusieurs mois passés, en 1995, au sein du groupe bruitiste marseillais Kill the Thrill, il décide de changer d’air(e), s’éloignant du rock pour se rapprocher de la sphère des musiques improvisées. Abandonnant la guitare pour les platines, maniées avec autant de maestria que de furia, il va, peu à peu, affirmer une forte personnalité, au gré de concerts intenses et de disques ambitieux, en solo ou en collaboration. De ce cheminement effervescent, l’album Zygosis (1999), éclatante défense et illustration de l’idée de « sculpture de vinyles », marque une étape charnière. Un intérêt actif pour les arts plastiques et un souci constant de recherche sur la matière sonore rendent la musique d’eRikm très réceptive aux innovations techniques et lui confèrent un vif caractère organique, qui prend un relief supplémentaire lors de ses fréquentes interventions dans le champ chorégraphique.

Plus de dix ans d’investigations musicales débridées, dont une belle kyrielle de disques porte les (passionnantes) traces, valent à eRikm d’occuper une place tout à fait particulière au sein du territoire musical français. Il y a manifestement chez lui quelque chose de cette « solitude inassignable » dont parle Béatrice Berlowitz au sujet de Vladimir Jankélévitch à l’orée de Quelque part dans l’inachevé (Gallimard, 1978). Par conséquent, s’efforcer de lui attribuer une place fixe relèverait d’un pur contresens, tant il apparaît que la singularité d’eRikm se fonde précisément sur sa capacité à ne pas tenir en place, à ne pas se contenter de ce qui est déjà, mais au contraire, en un geste de perpétuelle relance, à se porter vers ce qui reste encore à advenir. C’est sans nul doute cet élan incoercible, alimenté par une curiosité opiniâtre, qui maintient sa musique sous tension et, le plus souvent, lui injecte la saveur si grisante de l’aventure. Se traduisant par de nombreux voyages à travers le monde – au point de lui donner l’impression d’avoir, pendant plusieurs années, partagé son temps entre festivals et aéroports –, cette propension au nomadisme révèle surtout en eRikm un individu très attaché à son indépendance, mais également très désireux de féconder sa pratique par le biais
de multiples croisements avec d’autres disciplines artistiques et/ou d’autres musiciens. Ainsi ne peut-il qu’être stimulé à la perspective du concert avec l’Ensemble Intercontemporain, organisé le 31 mars à la Cité de la musique, dans le cadre d’une soirée Hors pistes imaginée comme l’exploration, en deux temps, de ces zones instables où la musique contemporaine entre en collision avec d’autres formes d’expression sonore. Clairement placée sous le signe de l’hétérogénéité et de la friction, la soirée s’ouvrira par la création française de Differenz/Wiederholung 2 (Différence/Répétition 2), une œuvre de Bernhard Lang – inspirée de textes de Gilles Deleuze, William Burroughs et Christian Loidl – pour deux voix (Salome Kammer, Risgar Koshnaw), rappeur (Todd) et ensemble. En deuxième partie de programme, eRikm, muni de platines et d’un appareillage électronique, (ré)agira, en synergie avec quelques-uns des solistes de l’Ensemble Intercontemporain, sur des œuvres de Gérard Grisey, Iannis Xenakis, Edgar Varèse et… eRikm. « Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est de pouvoir travailler avec des instrumentistes qui me sortent du contexte de la musique improvisée. D’intervenir dans un univers social et culturel complètement différent. Par rapport à la pratique musicale, le fait qu’ils s’ouvrent à une personne qui ne lit pas du tout la musique et qui n’a pas un rapport direct avec la musique électroacoustique – que je ne suis pas capable d’écrire mais que je peux retranscrire par d’autres moyens, de manière à la faire jouer par des instrumentistes – m’intéresse. Chaque nouvelle confrontation est un enjeu. J’aime bien le fait de me mettre dans des situations que je ne connais pas vraiment et d’essayer d’en faire quelque chose. J’ai toujours fonctionné comme ça. »

Mise en danger
Cultivée, dans la nébuleuse des musiques improvisées aux côtés d’ennemis impénitents de la routine tels que le turbulent saxophoniste Michel Doneda – dont la rencontre, au mitan des années 1990, a eu, sur un eRikm à peine sorti du rock, l’effet d’un authentique déclic –, la sensation de mise en danger n’est pas seulement la garante d’un minimum de frissons mais revêt aussi, dans une époque si lugubrement frileuse, une évidente valeur revendicative, voire contestataire. L’industrie du disque aura beau faire, jamais elle ne parviendra à éradiquer cette valeur-là, car toujours il y aura des scènes (quand bien même il ne s’agirait que de caves insalubres), et des agitateurs pour monter dessus et communiquer aux spectateurs le sentiment virulent que tout peut arriver. « Mes premières compositions avec des disques s’apparentaient vraiment à des collages : c’était du pur cut-up, comme Pierre Henry pouvait en faire dans les années 1950, c’est-à-dire un enchaînement sur quatre ou six platines. C’est ultérieurement, en m’initiant à la musique improvisée, que j’ai commencé à partir vers des choses plus abstraites. Tout ce que j’ai pu apprendre en live, je l’ai ensuite utilisé dans les compositions studio. La scène a vraiment été décisive : le fait de se mettre en jeu sur un plateau avec des éléments préexistants et d’essayer d’en fabriquer quelque chose dans l’instant m’a permis de décloisonner beaucoup de choses, notamment par rapport aux schémas de construction de la pop. » Décloisonner, voilà qui n’est certes pas un vain mot dans la bouche de celui qui se positionne ostensiblement à l’écart des chapelles, veille à ne s’enfermer dans aucun système et s’attache sans répit, dans une logique évolutive, à revoir et corriger les modalités de fabrication de sa musique. Qui dit fabrication, dit outils : refusant de céder au positivisme technologique, et à la surenchère de matériel qu’il induit, eRikm n’en demeure pas moins un enfant de la « révolution » informatique, et un enfant plutôt content… « De mon point de vue, l’informatique représente un réel progrès dans la mesure où cela me permet de travailler en dehors des grosses structures avec des moyens beaucoup plus petits, tout en pouvant proposer quelque chose d’intéressant et de qualité. Je n’ai jamais collaboré avec de gros studios, j’ai toujours été autonome, et je vois vraiment la différence entre l’époque où je travaillais avec des bandes et aujourd’hui, où je suis équipé en numérique. D’une part, il y a vraiment une facilité à “entrer” dans les logiciels de traitement de sons ou d’images. D’autre part, cela produit une vraie interaction : il peut, par exemple, y avoir un processus de composition visuelle, fonctionnant à partir d’images et prenant en compte le son de ces images-là. L’outil informatique permet vraiment de passer d’un élément à l’autre assez rapidement. »

Premières perturbations
Si, de toute évidence, le passage au numérique a cor-respondu à une mutation importante de son activité créatrice, eRikm n’avait pas attendu de négocier ce cap symbolique pour redéfinir, avec l’obstination exigeante de l’artisan remettant son ouvrage cent fois sur le métier, sa conception (et sa pratique) de la musique. A cet égard, la période durant laquelle, combinant stakhanovisme et platinisme (ou turntablism, pour ceux qui préfèrent la langue de Shakespeare), il tourna – et « tourne-disqua » – à un rythme très soutenu, fut à l’origine de premières perturbations. « Martin Tétreault, Otomo Yoshihide, Christian Marclay et moi avons vécu un pic à la fin des années 1990. Il y avait à ce moment-là une très grande curiosité pour ce que nous faisions et j’en ai personnellement bénéficié. Pendant sept, huit ans, j’ai beaucoup joué, notamment dans les festivals, en travaillant toujours avec le même stock de disques. Avec le temps, ce stock s’est détruit et cela m’a conduit à appréhender la musique sous un jour différent : au départ, je fonctionnais complètement sur le mode du cut-up, du collage, mais, étant donné qu’au fur et à mesure les disques se détérioraient sous l’effet des scratches et des utilisations intensives, je suis entré dans un autre rapport musical, et j’ai commencé à percevoir et penser la musique tout à fait différemment. » Puisqu’il est question de penser la musique et que nous sommes entre nous, ne nous privons pas du plaisir de godardiser un tantinet, en remarquant que dans « expérimental », il y a « mental ». Faut-il en déduire qu’une musique expérimentale est forcément cérébrale, pour ne pas dire absconse, pour ne pas dire chiante ? Evidemment pas, sauf si l’on choisit d’ignorer délibérément le goût de la découverte dont cette musique peut procéder et l’excitation – intellectuelle, mais aussi physique – qu’elle peut engendrer. Seuls ceux qui pensent (?) que la tête est séparée du corps auront l’outrecuidance de prétendre qu’un disque – ou un concert – d’Ornette Coleman, d’Einstürzende Neubauten ou de Fennesz ne touche que le ciboulot de celui qui l’écoute. Quand les vibrations sont bonnes, tout l’être résonne et raisonne… Mettre en exergue le « mental » d’« expérimental » tend bien plutôt à suggérer qu’un instrumentiste ou un compositeur – a fortiori s’il s’agit, comme eRikm, d’un décompositeur, inscrit de plain-pied dans la postmodernité – ne peut faire l’économie de la réflexion, car une musique qui n’est pas régulièrement (re)pensée est une musique condamnée à une extinction lente. Expérimental ne peut en aucune manière se réduire à un label de qualité – ou un prix de vertu – sur lequel, une fois apposé, il n’y aurait plus qu’à spéculer ad libitum. « Je ne suis pas sûr que ce qui est programmé dans les festivals de musiques dites innovatrices soit réellement innovateur. Un groupe comme cLOUDDEAD ne fait peut-être pas de la musique innovatrice au sens strict, mais ne serait-ce que pour le pont qu’il a jeté entre le rap et le rock noisy à la My Bloody Valentine, il aurait tout à fait sa place dans un festival de musiques innovatrices. Et on ne l’y verra jamais. Il s’est passé un peu la même chose avec la génération laptop, allemande et viennoise, qui a beaucoup tourné à l’étranger mais a été très peu visible en France. Se pose ici le problème des modes de diffusion : la plupart du temps, les mecs se retrouvaient avec leur laptop sur un espace frontal avec deux enceintes, comme s’ils jouaient du piano. Il aurait fallu penser ça différemment. Du coup, bien sûr, ça pouvait être barbant de voir un gars fumer sa clope en bougeant sa souris, mais il n’empêche que la manière dont la musique était faite avait quelque chose de novateur, et la France est passée complètement à côté. »

Courts-circuits
Sans doute est-ce pour ne pas s’ennuyer et pour se prémunir contre l’ankylose de l’habitude qu’eRikm se montre si avide de courts-circuitages divers et de rencontres variées. Parmi les rencontres survenues ces dernières années, la moins substantielle n’est pas celle de la chorégraphe Mathilde Monnier, avec laquelle, de Signé signés (2001) à Frère&Sœur (créé au dernier Festival d’Avignon), en passant par Déroutes (2002), pièce-maîtresse de la danse d’aujourd’hui, s’est développée une relation privilégiée : « Nos rapports reposent avant tout sur une grande confiance réciproque. Nous travaillons ensemble, de manière vraiment synchrone, et débattons en profondeur de ce que nous sommes en train de faire. Cette façon de s’interroger dans le cadre d’un processus collectif est assez rare. En danse, ils se prennent bien la tête, j’aime bien ça [rires]. » Où l’on retrouve l’impérieux désir de penser, en l’absence duquel il n’est guère envisageable d’avancer. Rien, en matière de formulation musicale, n’est impensable, de même que rien, en matière d’énonciation corporelle, n’est indansable… Cette force motrice de la pensée, et plus particulièrement de la pensée dialoguée, eRikm aura pu également l’éprouver – la ressentir autant que la mettre à l’épreuve – au long du fidèle commerce entretenu avec Luc Ferrari, dont l’enregistrement des Archives sauvées des eaux, débordant d’instants chavirés, constitue le (remarquable) dernier témoignage. Favorisée par une défiance commune à l’égard du dogmatisme et une irrésistible attirance pour l’inconnu, l’entente entre le jeune homme épris d’expérimentation et l’un des fondateurs de la musique concrète semble on ne peut plus naturelle. De là à voir dans le deuxième le père (très) spirituel du premier, il y a un pas qu’il vaut mieux se garder de franchir, la question de la filiation, riche en tours et détours mystérieux, ne se résolvant jamais aisément : « Le lien avec la musique concrète me paraît assez juste mais ne résulte absolument pas d’une démarche intentionnelle. J’ai commencé à travailler avec des platines et des vinyles un peu par hasard : à cette époque, il y a environ dix ans, je n’avais pas du tout conscience de cet héritage. Je n’ai découvert la musique concrète que bien plus tard. En écoutant une émission de radio consacrée à Pierre Henry, j’ai été vraiment étonné d’entendre ce qu’il avait pu faire avec des disques dans les années 1950 et de constater combien c’était proche de ce que moi et quelques autres faisions à ce moment-là. Les platinistes sont souvent affiliés à ce cercle de musiciens, ou encore à quelqu’un comme John Cage, mais, personnellement, je me sens – surtout depuis que j’utilise un langage plus technique, basé sur un rapport beaucoup plus instrumental aux vinyles – au moins aussi proche de Grandmaster Flash que de ces gens-là… »

Jérôme Provençal

> Discographie sélective en solo : Zygosis (Sonoris, 1999) ; Frame (Metamkine, 1999) ; en collaboration : Les Sculpteurs de vinyl, avec Otomo Yoshihide et Sachiko M (Stupeur et Trompette, 1997) ; Poire Z, avec Günter Müller et Voice Crack (For4ears, 1999) ; Not, avec Michel Doneda et Jean-Marc Montera (LesDisquesVicto, 1999) ; Why Not Bechamel, avec Günter Müller et Toshimaru Nakamura (For4ears, 2004) et Archives sauvées des eaux, avec Luc Ferrari (AngleRecords, 2004).


> Concerts : le 31 mars à la Cité de la musique avec l’Ensemble Intercontemporain (avec des œuvres de Bernhard Lang, Edgar Varèse, Iannis Xenakis, Gérard Grisey), et du 4 au 12 mai au théâtre de la Bastille pour La Reconstitution historique, performance avec Christophe Fiat et Rémi Héritier.

> Contacts : www.erikm.com et www.ensembleinter.com


Jérôme PROVENÇAL
 
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