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Editos politique

Archéologie prospective

Par Jean-Marc Adolphe publié le 29 oct. 2013

« Si tout va bien, nous serons de retour fin octobre. Prêts à reprendre le large. » Ainsi s’achevait l’éditorial de notre dernier numéro, paru début juillet, rescapé du naufrage économique par une mobilisation exceptionnelle de lecteurs (voir pages 46-47 : qu’ils soient ici remerciés). De retour, nous voici donc. Assurer, pour autant, que « tout va bien » serait quelque peu exagéré. Et avant de pleinement « reprendre le large » (c’est encore loin ?), il faut préalablement rafistoler la coque, vérifier l’état du moteur, faire provision de vivres, ce qui nous accapare grandement et n’est pas gagné ! La métaphore maritime n’est d’ailleurs pas des plus heureuses, à l’heure où des bateaux de fortune, au large de Lampedusa ou d’autres rivages plus lointains, chavirent et entraînent dans la noyade des centaines de candidats à l’exil, qui n’ont pas même en tête un avenir meilleur, mais un avenir tout court. Face à de tels drames, la vie artistique et culturelle n’est en rien bouée de sauvetage. Elle n’en reste pas moins essentielle, ne serait-ce que pour faire contre-espace à toute la désespérance qui gangrène l’état du monde où nous vivons.

Les grands rêves collectifs ont été laminés, certains d’entre eux se sont disqualifiés. Des courants dynamiques se sont inversés, qui laissent le champ libre à une sorte de ressentiment diffus, sur lequel prospère le retour en France (comme ailleurs en Europe) d’une extrême droite dont l’appétit grandit à l’approche de nouvelles échéances électorales. Quelle thérapie politique viendra résorber ce devenir régressif, dont la logique dépressive gagne chaque jour du terrain ? Il n’est pas sûr que l’invocation quasiment rituelle des « valeurs républicaines », pas davantage que l’obstination d’un capitaine-président qui veut croire à la panacée d’un « retour de la croissance », ne suffisent à insuffler l’oxygène qui manque à une société apparemment bloquée, qu’étouffent trop de pesanteurs.

Comment rétablir chacun en dignité, redresser ce qui s’est effondré dans l’absence d’estime et de reconnaissance ? Sans doute n’est-ce pas un hasard si tant de spectacles, aujourd’hui, portent attention à la personne et font de l’individu, avec ou sans qualification, cet « être remarquable » qui devient le sujet de nouveaux récits (pages 10-13). Des « professionnels » de la scène invitent des « amateurs » à venir partager une mise en geste (pages 14-16). Parfois, comme en Colombie, la mémoire de « témoins » est sollicitée pour panser les blessures d’une Histoire récente et conflictuelle (pages 17-21). Et loin des scènes consacrées, à l’instar d’Angela Laurier en milieu carcéral (pages 22-27), des artistes tentent de percer des fenêtres pour sortir (ne serait-ce qu’un peu) de l’enfermement.

Arts et politiques, dit Mouvement. Dans une pluralité d’expressions, d’engagements, de traversées. Des œuvres ont nourri l’actuelle génération. Que nous transmettent aujourd’hui les lucidités héritées de Chris Marker (pages 52-61), de Pier Paolo Pasolini (pages 95-109), du flambeur festival SIGMA à Bordeaux (pages 36-37) ou du toujours actif Robert Wilson (pages 92-94) ? Quels univers de signes nous donnent à éprouver des artistes contemporains comme Pierre Huyghe (pages 88-91), Philippe Quesne (pages 64-69), Pierre Jodlowski (pages 72-75), Mariano Pensotti (pages 84-87) ou encore celles et ceux à qui nous confions carte blanche ou portfolio (Rainier Lericolais, Clarisse Hahn, Iris Levasseur ou Estefanía Peñafiel Loaiza) ? Mouvement reste dans une logique d’affût, nous tâchons de deviner ce qui vient plutôt que de consacrer a posteriori. Même nos pages d’agenda (pages 116-141) ne sont pas simple « guide des sorties » comme on trouve partout ailleurs, mais sont animées d’un esprit fureteur qui résulte d’un travail continu de veille et de repérages, que nous prolongeons sur Mouvement.net. Penser une revue et ses extensions numériques comme un work in progress, un chantier permanent de fouilles pour tracer une archéologie prospective. Hors notre propre investissement, ce projet éditorial qui reste « en suite », auquel nous donnons ici de nouveaux atours graphiques, n’attend aucun investisseur-miracle : nous ne visons aucune rentabilité, seulement soucieux de pouvoir maintenir à flots l’embarcation.

Dans les grands médias généralistes, la part de la critique a été considérablement réduite. Le plus souvent, elle s’est muée en bande-annonce promotionnelle. À partir des archives de la télévision publique, l’Institut national de l’audiovisuel vient de lancer un site internet, gratuitement accessible : http://en-scenes.ina.fr. Cette médiathèque en ligne est enrichie de précieuses fiches qui restituent le contexte des œuvres et de leurs auteurs. On y découvre ainsi que Patrice Chéreau, qu’un cancer du poumon vient d’abattre, avait été nommé à la direction du Théâtre de Sartrouville à 22 ans (en 1966), puis à la codirection du TNP de Villeurbanne à 26 ans (en 1970) : une telle audace semble aujourd’hui inimaginable. Tout aussi surprenant : quelques-unes des toutes premières mises en scène de Chéreau (L’Affaire de la rue Lourcine de Labiche, et le Richard II de Shakespeare) font alors l’objet d’assez longs reportages ou entretiens télévisés. Et la « scène cathodique » ne compte alors que les deux seules chaînes de l’O.R.T.F. ! Certes, nous avons aujourd’hui Arte, le câble et Internet, sans que l’apparente pléthore d’informations soit toujours garante d’acuité et de pertinence. Autant dire que pour une revue comme Mouvement, il reste du grain à moudre, et comme une mission à assumer, aussi joyeusement que possible malgré la tourmente d’un redressement judiciaire dont nous ne sommes pas encore sortis.