David Douard, <i>WE ‘VE NEVER</i> David Douard, WE ‘VE NEVER © D. R.
Contributions arts visuels

Vases communiquants

Déambulations dans Incorparated !, la 5e édition des Ateliers de Rennes, biennale d’art contemporain, et variations autour de quelques-unes des œuvres, ponctuées par les citations du livre d’Eva Barto, L’Abandon au profit

Par Flora Katz publié le 13 oct. 2016

Un dédale de couettes blanches s’enroule et se pend à des structures désuètes : un sèche linge en plastique, des stores de bureau en tissus gris, un conduit de cuivre. Des blocs ovales violets se cachent comme des monstres du soir dans les nœuds mous du linge. J’ai cru au départ à des ongles de sorcière. D’ailleurs un ongle vert fait la passe entre le conduit et les stores. Une basket, une banane rouge, un pantalon recueillant un aplat de plâtre, rien ne se soutient, tout s’affaisse mollement et nous absorbe, sans force.(1)

(Abandon) 

Les grandes masses pourront faire « vases communicants » (2)

 

En face, des couleurs s’étendent et se mélangent sans peur. Faites en matériaux cosmétiques ou picturaux, elles dessinent un paysage de chair maquillée. Depuis qu’elles ont été déposées sur la toile de coton rose, elles boivent progressivement ses mailles. Plissées, elles baillent ou tirent le châssis. (3)

(Tout va, tout vit)

C’est impossible à l’heure actuelle. Toutes nos chances. On n’y arrivera pas.

 

Parsemées au sol, des peaux de vaches sont les moules de déchets récupérés. Le plastique fondu forme des brillances bleutées sur la surface ronde, sombre et poilue. La boule de rebuts venue du Burkina Faso, terre colonisée, revient en France. (4)

(Tout reviendra)

On demandera une réelle implication y compris financière. Traitement au cas par cas. De manière générale.

 

Devant la cité radieuse, un chameau s’étend. Des couleurs chair remplacent le poil camel. Elles se frottent aux teintes des fenêtres de la cité et de l’herbe luxuriante. Double tête, cou transparent, ça se bouscule : je vois derrière, dedans. Sa chaîne sort du cadre pour venir à moi, je le tiens. (5)

(Domestique)

Une période décisive pour ne pas dire critique. Nous ne sommes pas à l’équilibre, qui bien sûr complique les choses. Aucune souplesse possible.

 

Sous ta langue, un patch pour sentir. Ingénierie du sentiment. Sentir l’émotion de l’autre permettrait-il un monde meilleur ? Dans la société post-individuelle, elle donnera seulement un contrôle sans fin, une réalisation du capital affectif. (6)

(Jusqu’où irons-nous ?)

Il ne s’agit pas du tout de pression, de disposer d’un minimum, a priori être signataire, il s’agit vraiment là du besoin. La seule manière d’avancer.

Mélanie Gilligan, The Common Sense. Photo : D. R.  

 

Une détective dénoue conspirations et meurtres, face caméra. Dans la ville, ses mains baladeuses touchent un arbre, le bitume, comme on examinerait une preuve. La sensualité est partout. Ses doigts effleurent ce que le visiteur doit voir par la caméra. (7)

(Tout se sent, même les révolutions)

À hauteur, le grand maximum, et sous réserve, car ce montant n’est pas tenable.

 

Sur les parois blanches quatre images se dessinent, jouant avec une architecture plus irrégulière qu’un white cube. Des formes blanches qui rappellent les fantômes dessinés par les radiographies jouent avec d’autres, bleues électriques. On se perd dans la définition d’une ligne, d’un contour. Trous de lumières sur fond gris métal, les formes ondulent librement. Concave, convexe… ligne droite ou perspective. On s’approche pour mieux voir, mais notre ombre cache ce qu’elle veut découvrir. L’œil se promène dans l’image, cherchant ça et là une chose à reconnaitre. Il ne sait pas ce que c’est, ça résiste. Alors il tente simplement de se situer. Où suis-je ? Peut-être juste ici, dans les lumières qui nous inondent et qu’on inonde. (8)

(Stratégie : le savoir situé pour contrecarrer la vampirisation de l’esprit moderne ?)

À hauteur de son engagement de manière péremptoire et définitive

 

La cage noire tourne à vide, sans cesse. Deux revers de têtes d’oiseaux s’enlacent dans une sphère de verre ornée d’une voilette noire. Can it feel us? Us of all. Au bout de la salle rétrécissante, une lumière jaune aveugle les pupilles. Au fond, il n’y a plus rien à voir. (9)

(La mélancolie).

Conséquence : hausse des coûts. Mais un gain conséquent.

 

Les corps discutent, se disputent. Ils s’étreignent, se pressent. Contact. Assouvissement. Moue. Blancheur diaphane. Il n’y a plus que toi. Toi la singularité trouvée pour moi. Je te raconte, écoute. Les corps s’échangent, comme les couleurs. Orange sur ta bouche, orange sur mes ongles, orange plissée dans la robe. Ton tee-shirt, mon tee-shirt, son tee-shirt. Va-t-on s’y perdre ? Si tout peut-être toi, alors que reste-il ? Solitude. Étendu sur le futon, on se souvient, on se demande : toi et moi, moi et elle, toi et lui, on disait toujours « toi ». Peut-être oui peut-être que c’était la même chose ici et là, hier et aujourd’hui. Devrons-nous un jour être sincère, et arrêter de dire « toi » ? (10)

(La singularité s’est perdue au profit de la différence)

Notre délégation en plusieurs tranches est difficile à comprendre.

 

Mélanie Matranga, You. Photo : D. R. 

 

 

1. Jean-Alain Corre, Journey Home, 2016. 

2. Toutes les phrases en italique sont extraites de la 3e édition de l’artiste Eva Barto : L'Abandon au profit, Buttonwood Press "U" et Lendroit Éditions, 2016. Elles proviennent d’échanges d’emails de la biennale de Rennes touchant au budget et au financement des œuvres.

3. Michaela Eichwald, Seelische Oxidation, [Oxydation mentale], 2012.

4. Jean-Marie Perdrix, Sans titre, 2016. 

5. Jana Euler, Radieuse, 2016. 

6. Mélanie Gilligan, The Common Sense, 2014-2015

7. Liv Schulman, Control, saison 3, 2016

8. Trisha Donnelly 

9. David Douard, WE ‘VE NEVER, 2016

10. Mélanie Matranga, You, 2016.

 

Incorparated !, jusqu’au 12 décembre à Rennes.