John Maus John Maus © p. Damien Maloney pour Mouvement
n°92 EN KIOSQUE

John Maus

Le ténébreux crooner synthpop, enseignant en philosophie politique, est de retour avec l’album Screen Memories. Itinéraire d’un outsider malgré lui, autant épris de pop culture que de French Theory.

Par Julien Bécourt

 

 

 

 

Après six ans de réclusion, John Maus est sur le point de voir à nouveau la lumière. Du moins sa musique, autour de laquelle s’est forgé un culte grandissant. Le chemin était long et semé d’obstacles, mais le crooner-philosophe, vieux complice d’Ariel Pink, a trouvé sa voie entre postpop et doctrine antilibérale. Avis à ceux qui n’ont pas encore connu les frissons provoqués par sa voix de baryton plongée dans la réverb, ni entendu scander ses absurdités sur fond de liturgie synthétique : il y a un avant et un après. Assister à un concert de John Maus est une expérience indélébile. Que ce soit tenu pour dit.

 

 

 p. Damien Maloney pour Mouvement

 

Rengaines low-fi

1999. John Maus est âgé de 23 ans, il vient tout juste de quitter la minuscule ville d’Austin, dans le Minnesota, pour s’inscrire à la California Institute of the Arts, école mythique dont sont issus Mike Kelley ou Paul McCarthy. Se destinant à la musique, sans trop savoir où il met les pieds, il fait d’abord ses gammes dans des ensembles d’avant-garde, étudiant scrupuleusement le répertoire de John Cage, Morton Feldman ou Karlheinz Stockhausen. Mais les posters de Kurt Cobain, les B.O. de films d’horreur eighties et les hymnes postpunk de son adolescence hantent encore sa mémoire. Sur le campus, il se lie d’amitié avec un certain Ariel Rosenberg, mieux connu sous le pseudonyme d’Ariel Pink. Ensemble, ils se jettent à corps perdu dans l’euphorie d’une bedroom pop déviante, qui pousse au paroxysme les stéréotypes de genres désuets – glam-rock, new wave, goth-punk, dreampop – pour mieux les subvertir. Obsédé par les années 1970 et 1980, l’énergumène compose des chansons pop bizarroïdes et les enregistre avec les moyens du bord : un 4 pistes cassettes, une guitare saturée de fuzz et des synthétiseurs de fortune. Ces premiers morceaux enregistrés en commun demeureront poste restante, à l’exception d’un CD-R sorti sous le manteau en 2000.

 

Sermons new wave

Incompris de leur entourage et frustrés de ne pouvoir accéder à une plus large audience, les deux complices végètent alors dans l’underground de L.A. S’acoquinant avec la scène locale, on les retrouve jouant aux côtés de Geneva Jacuzzi, Gary War, Holy Shit! ou Chairlift, disséminés depuis aux quatre vents. Leurs imparables rengaines lo-fi attirent bientôt l’attention d’oreilles averties. En 2003, Noah Lennox – alias Panda Bear, du groupe Animal Collective – leur propose de l’accompagner sur sa tournée européenne. Malgré le chaos qui s’ensuit, leurs noms commencent à se murmurer entre initiés.

Tandis qu’Ariel Pink se fond doucement dans l’esprit indé et accède à la reconnaissance, John Maus préfère entamer des études de philosophie et poursuivre sa vie d’anti-héros solitaire et torturé, même s’il commence à jouir d’un certain culte auprès des millenials branchés. Il faut dire que sa belle gueule, sa voix de stentor et sa gestuelle convulsive ont de quoi faire chavirer les cœurs, surtout lors de ses concerts qui ressemblent aux sermons d’un prédicateur new wave dont l’office aurait été remplacé par un karaoké hystéro. Sur scène, John Maus se transforme en boule d’émotion au bord de la crise de nerfs, gesticulant, grimaçant et se frappant le torse comme un possédé. Personne n’a jamais vu ça, le bouche-à-oreille remplit son office.

Entre ses interventions de professeur maboul à l’université de Hawaii et ses live incantatoires, John Maus devient une véritable légende underground à la fin des années 2000, à mesure que de petits labels indépendants distillent au compte-gouttes ses tubes anticommerciaux. Les albums Songs (2006) et Love Is Real (2007) amorcent un semblant de reconnaissance et renforcent son aura de génie maudit ; mais sa préoccupation première est son doctorat en philosophie politique, qu’il finira par décrocher en 2012. Cette copieuse dissertation, consultable en ligne, a pour sujet les sociétés de contrôle et s’appuie largement sur les thèses de Foucault, Deleuze, Žižek, Agamben et Badiou, dont il fut un temps l’élève. Il lui emprunte d’ailleurs le titre de son album suivant, We Must Become the Pitiless Censors of Ourselves (2011). Encensé par la critique, qui semble avoir compris qu’elle n’a pas affaire à un clown cynique, mais à un songwriter inspiré, ce chef-d’œuvre de synthpop échevelée fait un tabac.

 

 

Synthétiseur fait maison

Si les vertus cathartiques de son karaoke show sont plébiscitées par le public, celles-ci finissent néanmoins par atteindre leurs limites. John Maus a l’impression de passer pour une bête curieuse et craint qu’on se méprenne sur sa démarche. « À force de me produire en solo, les gens ont fini par croire que mes concerts étaient un genre de performance art, se repent-il. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas de ça… Mais quand j’ai senti qu’on pouvait prendre mes concerts pour autre chose que du rock, j’ai pensé que c’était le moment de passer à autre chose. » En pleine ascension, Maus préfère tourner le dos au business de la musique pour plonger les mains dans le cambouis.

Revenu dans sa thébaïde du Minnesota, où il se terrera plus de cinq ans, il se met en tête de fabriquer un synthétiseur de ses propres mains, à partir de modules en pièces détachées. « J’aurais pu utiliser un plug-in numérique, on n’y aurait vu que du feu. Mais j’étais persuadé que la démarche de fabriquer soi-même un synthétiseur rendrait sa sonorité incroyable, comme si le processus sonore allait tenir compte de mes efforts. La première fois que je suis parvenu à connecter les modules entre eux, j’ai obtenu une onde carrée avec un filtre en dents de scie, qui émettait un chuintement dérisoire. Un an de boulot pour ça ! » Résolu à créer une musique aux timbres complexes qui puise dans les polyphonies de la Renaissance autant que dans la musique médiévale, le postpunk et la cold wave, il lui faudra une année supplémentaire pour maîtriser son synthétiseur fait maison.

En 2017, à l'aube de ses quarante ans, l’album Screen Memories voit enfin le jour. Pour sa première tournée depuis 2011, il apparaîtra aux côtés d’un groupe à part entière. « Mon frère, Joe Maus, joue de la basse, le batteur et le clavier sont des gars d’Austin, le petit bled d’où je viens. On a répété pendant six  mois. C’était important qu’on ressente cela "organiquement", par opposition à quelque chose de manufacturé. Maintenant que ce groupe est formé, plein de possibilités, impensables avec mon seul synthétiseur, s’offrent à moi. »

 

Monde dystopique

Loin d’être mystérieux, le titre de l’album s’est imposé de lui-même. « J’ai pensé qu’il pourrait y avoir plusieurs degrés de lecture, avec une dimension freudienne sous-jacente... » Sur la pochette, un écran de télévision trône dans une pièce vide comme la relique d’un ancien monde, définitivement révolu. « C’est en contrepoint à la Silicon Valley et à cette religion techniciste qui prédomine dans les pays libéraux occidentaux. » La frontalité de l’allégorie permet des degrés de compréhension plus retors : « C’est une manière de contrer ce fascisme déguisé en bien-être, ces pubs incessantes qui ressemblent au meilleur des mondes, avec des enfants radieux qui dévorent joyeusement leurs corn flakes devant un iPad pour mieux nous faire oublier ses atroces conditions de fabrication. »

La richesse de la musique de Maus est d’agréger plusieurs strates de sens tout en gardant un impact émotionnel immédiat. On retrouve dans cet album les mélodies instantanément addictives, l’humour noir et les saillies absurdes du pop-philosophe. « Your pets are gonna die » entonne-t-il sur « Pets » en célébrant une rencontre entre Joy Division et les B.O. de Moroder, Frizzi ou Goblin. Mais pour l’essentiel, l’humeur n’est pas au beau fixe. L’éclaircie de son précédent album laisse place à un désarroi grandissant. À l’image de « Over Phantom » ou « Bombs Away » dont la ligne de basse proéminente clôture l’album sur une note pessimiste. « Cette chanson a été coécrite par Ariel Pink et Matt Fishbeck avant l’élection présidentielle. Personne ne se doutait du cauchemar dans lequel l’Amérique allait être précipitée. J’aurais bien aimé la sortir pile à ce moment-là, car cette chanson anticipe parfaitement l’hystérie qui s’est abattue sur le pays, comme si la fin du monde était véritablement sur le point d’advenir. »

Derrière ses laïus agités et ses phrases maniaques, on sent poindre chez John Maus un mélange d’anxiété et de révolte face à l’hégémonie du Big Data et de son « économie libidinale », pour reprendre le terme de Lyotard. « L’intelligence artificielle et tous ces algorithmes prédéterminent de plus en plus notre existence, balbutie-t-il en butant sur les mots. Chaque individu est désormais réduit à un ensemble de données. Nous entrons dans un monde dystopique où nos choix sont déjà conditionnés. Tout devient complexe et ambigu, il est de plus en plus difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie, la vérité du mensonge. Mais on n’a pas le choix : la technologie ne reculera pas, il faut donc faire avec. »

 

  

 p. Damien Maloney pour Mouvement

 

Désobéissance civile

Inquiet pour l’avenir de l’humanité, Maus ne baisse pas les bras pour autant et caresse l’espoir d’une insurrection qui mettrait fin à l’esclavagisme numérique. Aurait-il embrassé les thèses du courant accélérationniste, qui encourage à arracher la technologie des griffes du capital ? « Tout est question de réappropriation et de déterritorialisation, soutient-il avec fermeté. Nous devons mobiliser toute notre énergie pour prendre la main sur les outils qui président à notre aliénation. Le pouvoir a beau être plus sophistiqué que jamais, les outils développés pour nous contrôler sont les mêmes que ceux dont nous disposons. Tous ces algorithmes sont là, à notre portée. À la première occasion, nous pouvons les transformer en une grenade dégoupillée. Quel que soit le nom ou la tournure qu’il prendra, "l’esprit du punk" sera toujours là. » À sa modeste échelle de prédicateur pop, John Maus voudrait inverser le processus postmoderne : il n’est plus question de pastiche formel, de détournement ou de mise à distance, mais au contraire d’excéder la forme, de hisser le kitsch et le non-sens vers l’expression la plus sincère possible.

Dans ses paroles, l'incitation à la désobéissance civile ne transparaît pas expressément, mais toujours de manière détournée, presque subliminale. Selon lui, toute opposition frontale est vouée à l'échec, tant les outils de l'ennemi sont élaborés. « Ça ne cahnge rien de rendre tes intentions manifestes, de composer une chanson engagée plutôt que complètement absconse, martèle-t-il avec un débit de plus en plus spasmodique. Le capitalisme parvient toujours à s'approprier la protestation ou la transgression, à l'absorber, voire à la solliciter. Chanter "Je hais le Président !" ne change rien à l’affaire, ça ne fait qu’ajouter une énième pièce au puzzle… Alors que c’est le puzzle tout entier qu’il faut détruire. »

 

 

> John Maus, Screen Memories, Ribbon Music, sortie le 27 octobre

> En concert le 6 novembre à la Maroquinerie, Paris ; le 7 novembre à La Laiterie, Strasbourg