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Notices d'oeuvres littérature

L’utopie et le petit homme

Svetlana Alexievitch

L’écrivain et journaliste Svetlana Alexievitch vient d'être couronnée du prix nobel de littérature. À cette occasion, nous publions à nouveau la chronique « Périphéries»  que consacrait en octobre 2013 Catherine Bédarida à cette auteure, à l'écoute des expériences personnelles vécues dans une Russie chaotique et cruelle. 

Par Catherine Bédarida publié le 12 oct. 2015

 

 

Du stalinisme au capitalisme, du communisme au consumérisme, des années 1990 à aujourd’hui, que devient le citoyen ordinaire, ce « petit homme » cher à Svetlana Alexievitch ? Avec La fin de l’homme rouge, le tableau qu’en dresse la journaliste écrivain, au fil des témoignages recueillis, est bouleversant. C’est un monde de violences politiques, sociales, familiales, un monde déboussolé où haine et misère triomphent, où les crimes sont impunis, où la justice est absente.

« La guerre et la prison, ce sont les deux mots les plus importants de la langue russe », affirme Olga la musicienne ; « ma génération a grandi avec des pères qui revenaient soit des camps soit de la guerre. Ceux qui n’avaient pas été arrêtés avaient tout le temps peur de l’être. » Leurs fils ont été élevés dans le culte du héros. La mère d’un adolescent qui s’est suicidé à 15 ans confie : « Je lui offrais un tank, des petits soldats de plomb, un fusil de sniper. C’était un garçon, il devait devenir un soldat ! » Un jeune adulte raconte le service militaire ordinaire : « Quand ils en ont marre de cogner, ils vous font bouffer des matières fécales. Ils peuvent vous obliger à courir ou à danser tout nu dans la caserne. Et papa qui répétait : ‘L’armée soviétique est la meilleure du monde’.»

Ceux qui ont grandi dans les camps affirment que plus personne ne veut entendre leur histoire. Anna, une architecte de 59 ans, a été déportée en Sibérie avec sa mère à l’âge de quatre mois. Dans la journée, elle cherchait à se glisser dans la baraque des femmes, pendant qu’elles étaient au travail, pour respirer « l’odeur des mamans ». À cinq ans, elle est envoyée en orphelinat, comme les autres enfants du camp, où ils sont battus, menacés, endoctrinés. Quand elle retrouve sa mère en relégation, elle lui chante la gloire des komsomols. Adulte, elle retourne sur les lieux du camp. Les paysans expliquent tranquillement qu’en bêchant leur jardin, ils découvrent chaque jour les os des morts du camp : « On marche dessus, on les piétine. »

À la peur d’avant la perestroïka, succède celle de l’ère Poutine. La violence est partout, exécutions sommaires, attentats, guerres dans le Caucase. Les mères qui le peuvent paient des pots-de-vin pour que leurs fils n’aillent pas en Tchétchénie. Les réfugiés affluent par milliers à Moscou, survivent dans des caves, se font parfois assassiner par des tueurs à gage lorsqu’ils réclament leur paie. Les propos antisémites sont banals. Pendant ce temps, des tortionnaires se vantent : « Un pied de chaise dans l’anus ou un clou dans les bourses, et il n’y a plus d’homme ! Ha, ha ! Y a plus que de la merde ! »

Avec La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch, née en 1948, applique sa méthode qui avait fait la force de ses précédents livres, entre autres Les cercueils de zinc, sur la guerre en Afghanistan, adapté au théâtre par Didier-Georges Gabily, ou La supplication, sur Tchernobyl. Elle réalise des centaines d’entretiens longs et en livre une vingtaine, dans un style épuré, respectueux des mots et des termes employés par ses interlocuteurs, dénué de commentaires et d'explications, produisant ainsi « un roman de voix ». Ce style d’écriture lui semble le seul possible : « On peut parler de catastrophe du récit, car nous manquons de mots, de vocabulaire, pour écrire ces nouvelles formes du mal ; nous sommes à la recherche des langages de l'indescriptible », nous affirmait-elle lors d’un de ses passages à Paris. Diffusés à des millions d’exemplaires en Russie, traduits dans une vingtaine de langues, ses livres constituent une réflexion sur l’être humain, sa capacité de cruauté aussi infinie que sa soumission.

Mais le petit homme de Svetlana Alexievitch est aussi un être d’amour. La fin de l’homme rouge recèle de surprenantes histoires d’amour ou de générosité. Ainsi cette jeune femme et sa sœur, mendiantes affamées et vêtues de sacs de toile, qui un jour reçoivent un bouquet de fleurs d’une inconnue : « À part du pain, on pouvait donc nous donner un bouquet de fleurs. À partir de ce moment-là, cela m’a complètement transformée. »

 

Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, traduit du russe par Sophie Benech, Actes sud. 542 pages, 24,80 €.