Moi, Corinne Dadat, de Moham Moi, de Mohan. © Marion Poussier
Notices d'oeuvres politique Théâtre 71

L'individu, cet être remarquable

Corinne Dada

Sans sombrer dans les travers du reality show, les scènes d’aujourd’hui raffolent de la « personne ». Façon de contester les échelles de légitimité de la domination culturelle, et d’œuvrer à l’avènement d’une société où chacun puisse trouver sa place.

Par Jean-Marc Adolphe publié le 29 oct. 2013

Non pas le personnage (identité fictive, de papier, de composition, virtuelle) que des spécialistes de l’interprétation viendraient incarner. Non pas l’acteur, le danseur, le performeur, à qui la société déléguerait pouvoir de la « représenter », mais la personne, pour ce qu’elle est, en ses multiples identités possibles, sociales, professionnelles, sexuelles, historiques. Endossant parfois, ou pas, la figure de « l’amateur », jouant le rôle du « témoin », venant attester par sa seule présence d’un « être-là » qui serait demeuré, faut-il croire, angle mort des esthétiques théâtrales et chorégraphiques.

Et donc, faire spectacle de la personne, avec des personnes pour de vrai. Reality show, en un sens. Mais son exact contraire, tout autant. Quand la télévision fait grimper ses pics d’audience en étalant l’exhibitionnisme de l’intime ; quand chacun peut être tenté d’auto-filmer et de « poster » sur Youtube toute sorte d’exploit plus ou moins débile en espérant susciter le buzz (ce Graal contemporain) ; metteurs en scène et chorégraphes se font documentaristes du vivant. Collectent paroles et gestes. Se nourrissent du réel, du « vécu »,
de l’éprouvé, pour ouvrir la scène à de nouveaux récits, en personne.

 

Redonner la parole

À Arles et Marseille, dans l’église des Frères Prêcheurs et au Palais Carli, le GdRA vient de créer VIFS – Un Musée de la Personne, une « œuvre ouverte et muséographique » composée de douze témoignages filmés, restitués en mouvement sur douze écrans (1). Depuis 2007, le GdRA (formé par l’auteur, musicien et metteur en scène Christophe Rulhes, et l’acrobate, chorégraphe et scénographe Julien Cassier) se voue à un « théâtre d’enquête et d’anthropologie », dont le spectacle Singularités ordinaires a constitué l’acte fondateur d’un triptyque sur la personne (2). Évoquant « une quête de fiction vraie qui se joue à l’affût des singularités qui habitent nos mondes », le GdRA assure que « les prétendues échelles de légitimité de la domination culturelle sont floutées et ramènent à des modes d’existence qui échappent aux règles instituées de la visibilité convenue ».

Face à ce constat d’exclusion des représentations culturelles, il s’agit de « redonner la parole ». À des chibanis, ces immigrés magrébins qui ont vieilli en France, dans la solitude et le mutisme, que Nasser Djemaï a mis en scène dans le bien nommé Invisibles 3. À des « jeunes de banlieue », avec qui Ahmed Madani a conçu Illumination(s) (4). À des populations rurales avec lesquelles Guy Alloucherie compose des Portraits de villages, où l’artiste devient « artisan des liens », militant du vivre-ensemble. À des « sans-grade », comme Corinne Dadat, femme de ménage rencontrée par Mohamed El Khatib lors du Printemps de Bourges, dans l’établissement scolaire qui hébergeait de jeunes festivaliers qu’il accompagnait. Aujourd’hui, une création voit le jour, où Corinne Dadat n’a d’autre rôle à jouer que le sien, délocalisé sur scène, avec ses gestes de travail, ses outils de nettoyage et sa parole à elle, franche et directe. À ses côtés, une danseuse de formation classique : l’idée de Mohamed El Khatib est de confronter ainsi deux « techniques de corps », qui n’ont pas la même reconnaissance sociale. « La danse, c’est un bon boulot, dit en substance Corinne Dadat. Il y a plein de gens qui te regardent. Moi, quand j’ai fini les chiottes, il n’y a personne pour m’applaudir. » Un matériau abondant (textes, photographies et vidéos) nourrit déjà ce « poème documentaire ». Une première maquette d’une vingtaine de minutes, vue à La Loge, à Paris, lors du festival ZOA (Zone d’occupation artistique) ne permet pas encore de parler d’écriture de plateau. Problème : le temps du spectacle doit se nourrir de répétitions, et dans la condition ouvrière qui est la sienne, Corinne Dadat n’a pas ce luxe artistique. À cinquante ans, pas question de lâcher pour d’éphémères feux de la rampe son contrat en CDI de femme de ménage, rémunérée au Smic. De toute façon, « Corinne Dadat n’a pas de velléités de reconversion dans le secteur marchand malgré ses compétences » ; « Corinne Dadat n’a plus de rêves, elle a un quotidien » ; « Corinne Dadat se méfie du milieu du spectacle vivant » et « Corinne Dadat n’a pas la prétention de séduire ». Sans doute suffit-il que cela soit dit en présence, avec une once d’humour qui éloigne tout misérabilisme de pacotille, pour que cela vienne à toucher juste.

 

Un individualisme de la distinction

Juste, et naïvement, d’une certaine manière. Car on ne peut ignorer que s’est mis en place tout un marché de la personne, amenée à vendre ses compétences, ses désirs, ses singularités. Cynique contemporain, Michel Schweizer en a fait son parti, n’hésitant pas à exposer ouvertement le casting de ses distributions : il appelle alors ses interprètes des « prestataires de services » et se désigne lui-même comme « manager ». Dans Fauves, en réunissant « un échantillon représentatif de la jeunesse d’aujourd’hui », ne s’agissait-il pas de « préserver la vérité et la spontanéité de leur verticalité conquérante peu asservie à la logique des conventions théâtrales » ? C’est une autre vérité qu’il entreprend aujourd’hui d’exposer avec Cartel, en réunissant deux anciens danseurs de l’Opéra de Paris, Cyril Atanassoff et Jean Guizerix. Curieux paradoxe que le spectateur vienne voir les danseurs qu’ils ont été ; ou encore, qu’au-delà de la fonction et du métier, ils soient désormais là en tant que personnes, dans l’individualité de leur corps, et non plus portés par un corps (de ballet) collectif. Michel Schweizer cite le philosophe Dominique Quessada, pour qui notre monde actuel est celui de la sortie hors du régime métaphysique marqué par la séparation (séparation de l’homme et du monde, séparation de la vérité et du réel). Ce réel désormais « inséparé », sans bord ni dehors, où a disparu la figure de l’Autre, est celui d’une « immanence radicale » : « un plan de réalité et d’existence matériel, “aplati” parce que dé-transcendentalisé » (5).

Cette société de l’immanence a trouvé sur scène, en Jérôme Bel, un parfait ambassadeur. Depuis Nom donné par l’auteur et Jérôme Bel, ses deux premiers spectacles, il dépouille consciencieusement tous les attributs de l’interprétation. Un nouveau cap a été franchi lors du dernier Festival d’Avignon avec Cour d’honneur, spectacle mémoriel sur le festival lui-même et son lieu emblématique. Jérôme Bel a sélectionné des « spectateurs » ; chacun narrant sur scène un souvenir personnel attaché au festival. Une petite collection, en somme, d’anecdotes individuelles censées faire mémoire collective. En lieu et place du spectacle pouvant à la fois rassembler et diviser, Cour d’honneur est venu consacrer un moment consensuel autour de l’individu occupant toutes les places, spectateur et acteur.

L’individu, cet être remarquable, mais malmené, que le théâtre aurait pour fonction de rassurer et de soigner ? Avec l’effondrement des utopies collectives, la revendication d’être soi tient lieu de programme a minima. « Tout l’enjeu consiste à trouver une autre façon de faire monde commun, à partir d’un individualisme de la distinction qui intègre le désir de singularité, estime la philosophe Fabienne Brugère. La génération des 15-35 ans dénonce une société bloquée, mais elle manifeste aussi un grand attachement à l’idée que chaque individu puisse y trouver sa place. » (6)

Alors que des voix commencent à revendiquer la notion de « droits culturels » et leur inscription dans les politiques publiques de la culture 7, un fort courant traverse donc les scènes d’aujourd’hui. On peut y déceler les prémisses d’une « démocratie de reconnaissance » (8) qui saurait offrir à la personne un autre cadre de réalisation que la norme individuelle de la performance ou de l’enrichissement qui reste au cœur de notre modèle économique.

1. Cette installation est régulièrement « activée » par une performance qui unit le trampoline, la musique et le chant, le texte et l’image. VIFS – Un Musée de la Personne a été présenté du 5 au 9 octobre à Arles, et du 17 au 27 octobre à Marseille, en coproduction avec Marseille-Provence 2 013 capitale européenne de la culture, Le Merlan – Scène nationale à Marseille et le Théâtre d’Arles – Scène conventionnée pour les écritures d’aujourd’hui.

2. Julie Bordenave, « L’imprévisible ordinaire », Mouvement n° 54, janvier-mars 2010.

3. Éric Demey, « Sur les brisées de la parole », Mouvement n° 62, janvier-mars 2012.

4. Éric Demey, « La cité des cracks », Mouvement.net, 17 juillet 2013.

5. À la suite de La société de consommation de soi, L’esclavemaître et Court traité d’altéricide, parus aux éditions Verticales entre 1999 et 2007, Dominique Quessada vient de publier L’inséparé – Essai sur un monde sans Autre aux PUF.

6. « La gauche n’arrive pas à croiser égalité et liberté individuelle », propos recueillis par Cécile Daumas, Libération, 5 et 6 octobre 2013. Fabienne Brugère vient de publier La politique de l’individu au Seuil.

7. À la suite de Patrice Meyer-Bisch, fondateur de l’Observatoire
de la diversité et des droits culturels, la Déclaration de Fribourg
est notamment reprise en France par le Réseau Culture 21.
www.droitsculturels.org et www.reseauculture21.org

8. Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Seuil, 2 011.