<i>El gran libano</i> de Mounia Akl et Neto Villalobos El gran libano de Mounia Akl et Neto Villalobos © p. Gari Walsh (Alibi Communications)
Critiques cinéma

Lebanon Factory

Chaque année, un pays est représenté à la Quinzaine des réalisateurs. En 2017, c’était au tour du Liban de se raconter via quatre films, coréalisés par quatre réalisateurs étrangers et quatre Libanais, produits en un temps limité. 

Par Camille Jeanjean publié le 23 juin 2017

Dans trois des films projetés, la ville de Beyrouth est un personnage à part entière. Gloutonne et sombre, elle s’apparente à un ventre qui ingurgite et puis recrache. Dans White noise de Lucie La Chimia et Ahmad Ghossein (My Father is Still a Communist), Saïd doit sécuriser, la nuit durant, la zone sous le pont anciennement appelée « la ligne verte », cette route qui, pendant la guerre civile libanaise, séparait le quartier chrétien du quartier musulman, un symbole historique et social. La nuit, finalement, aura raison du protagoniste. « C’est étonnant de voir autant de gardes à Beyrouth. Et surtout de comprendre qu’ils ne protègent, finalement, rien. Ça transcrit notre peur, la peur de nous-même », explique le réalisateur libanais Ahmad Ghossein.

White noise de Lucie La Chimia et Ahmad Ghossein. p. Gari Walsh (Alibi Communications)

De leur côté, Rami Kodeih et Una Gunjak présentent avec Salamat for Germany une ville étriquée et anxiogène où il n’est plus possible de vivre, seulement de se cacher ou de fuir. Dans les mains du talentueux directeur de la photographie Karim Ghorayeb, la caméra suit Lillo dans les entrailles du quartier arménien de Borj Hammoud. L’homme s’est mis en tête de devenir Syrien pour pouvoir émigrer en Europe... La métaphore s’étire avec le film de Shirin Abu Shaqra et Manuel Maria Perrone, Hotel Naim, dans lequel Beyrouth se transforme en un énorme chantier, champ de bataille immobilier : « La guerre immobilière c’est la nouvelle guerre civile ! », lâche le réalisateur en faisant référence à Solidere, une entreprise initiée par l’ancien premier ministre Rafik Hariri, chargée de reconstruire à neuf – et à l’identique – le centre-ville de Beyrouth. À Shirin Abu Shaqra d’ajouter « Quand je marche avec des personnes d’une autre génération, ils ne reconnaissent pas la ville. Dans la mentalité libanaise, il n’y a pas vraiment de lendemain. Les immeubles ne sont pas construits pour leur beauté, pour durer. La corruption est très forte, on subit un libéralisme sauvage dans lequel les places publiques sont annexées, où des accords politiques sont mis en place pour la destruction de bâtiments historiques ».

Salamat for Germany de Rami Kodeih et Una Gunjak. p. Gari Walsh (Alibi Communications)

Mounia Akl (Submarine, Sélection officielle Cannes 2016) et Neto Villalobos présentent à la Quinzaine El gran libano, un film surréaliste et onirique écrit à partir d’un cauchemar de la réalisatrice. Bassem (Georges Diab) vit en ermite dans la plaine de la Bekaa, une région où la vie aurait disparu : les poissons du lac devant sa maison sont morts. Après 12 ans d’absence, sa sœur vient lui rendre visite avec un cercueil. Le film a été tourné dans une région agricole qui borde la Syrie. « Nous voulions explorer un langage visuel, que chaque cadre soit comme un tableau. Faire un portrait de deux personnages et que le paysage soit l’un des protagonistes de l’histoire. »

Pourtant fragile ces dernières années, la petite industrie du cinéma libanais mue et propose presque chaque mois un nouveau film dans les salles du pays. Myriam Sassine, de la société Abbout Production, productrice libanaise des quatre courts métrages, éclaircit : « Le cinéma au Liban prend des formes plus originales, les problématiques abordées sont plus en arrière plan. Évidemment, la question de la mémoire est toujours présente. Mais il y a maintenant une sorte d’humour noir, alors qu’avant les films étaient plus existentialiste. » Ahmad Ghossein, coréalisateur de White noise, à la conclusion : « Comme on peut le voir dans chaque film, notre génération essaie de filmer une certaine violence dans son propre langage cinématographique. Et quand on pousse la violence au maximum dans la dramaturgie, on se retourne vers l’absurdité, la blague. En Palestine, en Égypte, au Liban, nous écrivons chaque jour des blagues sur nous-mêmes. »