<i>Stadium</i> de Mohamed El Khatib, Stadium de Mohamed El Khatib, © Pascal Victor / Artcom Press.
Critiques Théâtre

Stadium

Stadium de Mohamed El Khatib

Mohamed El Khatib amène sur la scène de la Colline les supporters de Lens – les vrais. Une exposition d’êtres humains, dont le ressort factice fait craindre une supercherie. Malgré tout, le metteur en scène tente de s’en sortir, par une esthétique puissante et la joie du folklore.

 

► Portrait du metteur en scène à lire dans Mouvement n°91

Par Elie Salleron publié le 13 oct. 2017

Nous sommes au début du spectacle. Un trompettiste est seul sur scène. Il entame la mélodie de Maurice Jarre, celle qui introduit les spectacles du festival in d’Avignon. Très vite, la musique change, se transforme en thème pompeux, un de ceux qui galvanisent les supporters de football dans les stades. Le semi-instruit exulte. L’instruit se rétracte : la bourgeoisie de gauche va-t-elle nous faire le coup de la fausse autocritique ?

Déboulent ensuite les supporters lensois. Là ils parleront en témoins, se livreront au soliloque, à la danse, à l’interpellation du public, à toutes sortes de numéros comiques, dans une scénographie composée en fond d’une tribune de stade, à gauche d’un camion-snack, et au milieu d’un espace scénique indéterminé, où semble pouvoir se fondre le théâtre et le football. Deux formes spectaculaires, dont l’une appartient à l’art des élites, l’autre à l’exultation populaire. Mais des deux, la première domine.

Tout, dans Stadium est un incessant jeu de dupes qu’on s’ingénie à relever, un incessant malaise, un indécrottable soupçon à voir une énième fois le triomphe de la bourgeoisie de gauche, tirant les ficelles de la représentation sociale et de la critique de cette représentation. Mohammed El Khatib joue sur la scène ; il s’incarne lui-même, le metteur en scène instruit face à la classe ouvrière blanche. Le voici qui interpelle avec bassesse une femme de ménage, le voici qui traite avec condescendance un supporter « ultra ». En somme, El Khatib met en scène son propre mépris de classe. Et inévitablement, l’esprit instruit de s’enorgueillir à déceler la duperie : il s’agit d’une vieille ruse n’est-ce pas ? Celle du dominant qui met en scène la critique de soi pour mieux pérenniser sa domination, qui concède par la blague sa violence pour couvrir l’oppression structurelle de sa classe ?

 

Le peuple en pâture ?

La position des supporters au sein du spectacle questionne. De « vrais gens » enfermés dans un dispositif spectaculaire, cela sent l’aberration dramaturgique. Que vaut leurs témoignages, que vaut leur « réalité » dans un environnement dont ils ne maîtrisent peut-être aucun code ? Les supporters lensois viennent au théâtre, le théâtre ne vient pas à eux. On peut craindre qu’ils soient jetés sur la scène comme des spécimens, des échantillons de classe sociale, pour le plaisir de spectateurs voyeuristes qui ne verront pas le réel du social, mais son exotisme. Stadium nous emmène dans un champ hybride dont on ne peut percer l’exacte réalité ni l’exacte fiction. Ce tiraillement nous agite jusqu’au bout. Pourtant, l’enjeu est ailleurs.

C’est un peu avant la « mi-temps » que le spectacle se révèle en nature beaucoup plus complexe. Des Pom-Pom girls investissent la scène, et dansent. C’est puissant. Plus tard nous verrons un arbitre danser, puis une parade de mascottes, et d’autres fantaisies qui dessèchent l’aspect sociologico-bâtard des premières impressions. Voilà ce qu’il ne faut pas louper pour apprécier Stadium, pour ne pas en rester à l’interminable jeu de miroir critique, c’est la formidable capacité de ces « acteurs » non-professionnels, ces soupçonnées victimes de la machine théâtrale, à devenir producteurs d’émotion et de spectacle. À ce moment ils cessent d’être sujets d’étude et bêtes de foire, et le spectateur, pour peu qu’il ait un peu de disposition à la joie, devient le tel-est-pris-qui-croyait-prendre.

Dans ce nouveau conduit de perception, le cercle vicieux change de sens : le spectacle, ce champ miné par le soupçon, est transcendé par la puissance émotionnelle. El Khatib n’est pas qu’un voyeuriste, c’est aussi un formidable créateur d’image. Lors de la mi-temps, tout le monde peut monter sur la scène ; à voir c’est très beau. L’esthétique déborde et reprend ses droits : nous sommes au théâtre, tout peut être simple, visuel, amusant, fédérateur. Si El Khatib tire toutes les ficelles, il le fait dans un climat de tendresse qui adoucit tout ce que la forme a de violente. À la beauté esthétique de la foule représentée, s’ajoute également un humour qui manifeste une honnête porosité entre le metteur en scène et ses compagnons du Nord. On parle de cet arbitre qui, ayant perdu sa mère le jour-même, mais ayant eu la mauvaise idée de siffler une faute imaginaire, se voit affublé, en chœur, du slogan : « arbitre, orphelin de putain ». On fait référence à la célèbre banderole des supporters parisiens « Pédophiles, chômeurs, consanguins, bienvenus chez es Ch’tis », on en rigole, la chape de plomb moralisatrice du progressisme citadin en prend pour son grade. Le prolétaire enfermé à la Colline n’est pas totalement étouffé, difficile de dire qu’El Khatib se fait censeur ; il laisse passer les sujets qui fâchent : le FN, la violence des ultras, le racisme. Et par là, nous voyons poindre les sujets qui rassemblent, portés par la population prolétaire et provinciale : la fraternité, l’honneur, le don. Un climat de réconciliation s’édifie, son caractère factice s’épuise un peu.  Car enfin, la joie est la joie !

 

Face à la séparation des classes : on fait ce qu’on peut

Il ne s’agit pas ici d’approuver unilatéralement l’œuvre d’El Khatib. Il ne s’agit pas non plus de relever les telles ou telles contradictions du spectacle, et d’en rester à ce qu’elles ont d’insurmontable. Oui, toute production de l’idéologie bourgeoise est de toute manière l’expression de sa domination. Cela tient à cet axiome indéboulonnable : quand on s’appuie sur une infrastructure dominante, tout discours allant à l’inverse des intérêts de cette infrastructure ne peut que la légitimer à rebours, ne démontrant que sa capacité inclusive et autocritique. Oui, la séparation de classe est violente, et qu’on l’expose ou qu’on la passe sous silence. Mais El Khatib, à l’endroit où il semble se contredire, se sauve dans le même temps. Stadium est une mise en conflit permanente entre un dispositif oppressant et l’intelligence d’un metteur en scène qui a prévu le coup et déjoue comme il peut son propre piège. Les vidéos d’interviews des supporters allègent l’enfermement présumé, et les permissions au désordre sont tentées, par bribes.

Si El Khatib ne se sort jamais tout à fait du piège qu’il y a d’exposer une classe dominée dans un espace de dominant, c’est que c’est impossible ; il faudrait détruire la Colline, et chanter sur ses ruines. Il n’en reste pas moins que nous avons vu dans un théâtre national des représentants de la classe ouvrière provinciale, dans un environnement parisien qui d’habitude l’ignore, ignorant jusqu’à la distinction entre le prolétariat et la classe appauvrie du secteur tertiaire. Dans son entreprise contradictoire, El Khatib a au moins su déplacer la lorgnette du théâtre subventionné vers une autre contrée. Et on peut aussi espérer, que lors de la tournée dans d’autres théâtres où l’oppression symbolique est moins présente qu’ici, le spectacle soit soulagé un peu mieux de ses contradictions.

 

 

> Stadium de Mohamed El Khatib a été créé du 27 septembre au 3 octobre au Théâtre de la Colline, Paris

> Tournée : le 13 octobre au Théâtre de Chelles ; le 14 octobre au Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France ; le 21 octobre au Channel, Calais ; le 10 novembre à l'Avant-Scène, Colombes ; les 16 et 17 novembre au Théâtre du Beauvisis, Beauvais, les 24 et 25 novembre au Festival Mettre en scène, Rennes

► Portrait du metteur en scène à lire dans Mouvement n°91