<i>Buzz</i> de RAMDAM Buzz de RAMDAM © C. Goldo
Critiques Théâtre

Bizutage

Dans un Nouveau Théâtre de Montreuil devenu incubateur 2.0, le collectif RAMDAM lançait Buzz sur le marché attentionnel d'un public pour le moins réactif. Au degré près, c'était l'implosion.

Par Agnès Dopff publié le 22 janv. 2018

 

Un plateau de théâtre devenu banal : décor minimaliste et portant à vue, espaces au sol délimités par quelques marquages grossiers et écran projecteur télescopique en milieu de scène. Un comédien débarque, nonchalant et désabusé, presque nu, et avec – comme souvent – l'accessoire vestige du théâtre cabaret. Ici, c'est la longue fourrure qui l'emporte et vient rehausser le slip kangourou. Le comédien derrière tout ça déclame puis beugle, un autre le rejoint et singe l'exaltation, coincé dans un tutu ridicule. Les deux figures s'agitent, gémissent et condamnent à l'aveugle dans un chaos de molles passions et de tirades indistinctes. Le sérieux laisse vite place à la farce, et le public s'esclaffe en masse devant cette méchante satire d'un art contemporain souvent hostile à son public occasionnel.
 

Lancement de produit

Lumière est faite sur le plateau, et un troisième comédien dévoile la supercherie. Qu'on se le dise : de ce théâtre « intello » et guindé, égocentré et verbeux, le public ne veut plus. En une réplique, le ton est donné : nous sommes en Macronie. Aux sons de la novlangue, le plateau se transforme en conférence TED, les comédiens repeignés arborent des panoplies de fast fashion, et le langage corporel suinte le formatage Sup' de Com'. Dans une confusion favorisée par un débit rapide, une gestuelle ostentatoire et une diversion d'attention permise par la prothèse numérique, les trois collaborateurs débitent leur speech et amalgament avec allégresse réseaux sociaux et relations humaines.

Partant d'un diagnostic critique sur l'état du théâtre aujourd'hui, le trio pose les bases de son petit empire, et recycle en bon chef de son état quelques notions de partage, d'échange et de dialogue. D'une communauté éphémère, le théâtre devient le lieu d'un marché à exploiter, où toute contrainte est suspecte sitôt qu'elle entrave la sacro-sainte liberté. Celle-là même qui délivre les complexes et invite le smartphone au plateau. Celle-là encore qui réclame légèreté et humour potache. Celle-là enfin, qui, après quelques tours de chauffe, transforme la salle en une foule frénétique et docile, excitée en aveugle par un leader peu scrupuleux.

 

Soirée en mousse 

À l'issue d’un bon pré-lavage de schémas, spots vidéo à l'authenticité en carton et boutades à la première personne, le public était prêt pour que lui soit imposé l'air de rien l'adhésion libre, ultime concept de la soirée. Quelques buzz historiques plus tard, les trois entrepreneurs invitent les spectateurs euphoriques à tenter l'expérience en direct. Ni une, ni deux, et sans que la concertation n'ait pu prendre d'autre forme qu'une surenchère de cris aux normes des stades français, ceux-ci disparaissent sous une vague de bouées, gadgets et costumes en tous genres. Homard géant, dauphin gonflable et marteau en mousse inondent ainsi les fauteuils, masquant des visages tantôt hilares, tantôt perplexes, voire carrément désolés. De nous-même, nous ne raterons rien, puisque la scène nous est renvoyée en pleine face, projetée en direct sur l'écran du plateau. Au nom d'une néo-liberté, la vidéo capture l'embrigadement collectif pour des festivités bien grasses à la sauce Hanouna.

 

 

Bad-trip 

Apparente effusion de joie pour les uns, interminable malaise pour les autres, la séquence de « flash mob » partage manifestement le public, celui-là même qui riait en chœur aux premières pitreries du spectacle. En imposant frontalement et sans alternative la contrainte d'un exercice repoussant par biens des aspects, Buzz crée la gêne dans les rangs : la réaction, partout immédiate, divise et trace une tranchée nette entre l'adhésion joviale et le malaise distancé. Tandis que les uns exultent, les autres contemplent la scène, poussés au dehors d'une effusion factice dont ils découvrent qu'ils ne peuvent être que les participants béats ou les juges sévères. Les détracteurs de la joie sur commande se voient donc pris en tenaille entre l'euphorie en kit et l'inconfort de la distance critique.

Terrible écueil puisque Buzz semblait laisser voir, dès l'ouverture de la pièce sur la définition de « satire » portée bien haut à l'écran, une ferme intention de réveiller le théâtre, et avec lui ses publics. Pas à la manière des personnages que le RAMDAM met en scène, bien sûr, mais plutôt par les perspectives que la pièce dessine en creux. Par la satire donc, mais non sans la raison, RAMDAM semble bien faire preuve d'une attention et d'une lucidité aiguë sur les temps qui courent, toujours plus vite et toujours plus faux. Pourtant, avec la scène de débauche digne d'un week-end d'intégration en école de commerce, Buzz perd pour un temps l'espace d'une distance critique chez son public, et manque de peu le sursaut qu'assurément, il cherchait à produire.

 

> Buzz du collectif RAMDAM, du 16 au 24 janvier au Nouveau Théâtre de Montreuil, dans le cadre du festival L'Âge des possibles.