<i>Dual Truth</i> de Yann Sérandour, Dual Truth de Yann Sérandour, © Aurélien Mole – courtesy de l'artiste et de la galerie gb agency, Paris.
Critiques arts visuels

Exposition-partition

À la Criée de Rennes, Yann Sérandour compose son exposition comme une partition à activer. Pièces pour clavecin opère des allers-retours entre les évènements d’un passé, plus ou moins lointain et notre contemporanéité, et produit des déplacements entre l’histoire écrite et celle qui est à écrire, comme le ferait un musicien-interprète.

Par Rémi Baert publié le 23 sept. 2017

Suspendu à une croix de contrôle, des pieds de clavecin se dressent, illusoirement en équilibre, dans un espace renommé pour l'occasion « salle des concerts ». Présence-absence entre invitation à la pratique du air clavecin et renvoi métonymique à l'instrument de musique. Le clavecin, par son histoire notamment, fascine Yann Sérandour. En vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles, le clavecin est condamné au silence au profit du piano-forte, répondant davantage au goût de la période romantique. Au début du XXe siècle, la Polonaise Wanda Landowska entreprend un travail de redécouverte de l’instrument. Cette période d'oubli marque un point de départ dans la démarche de Yann Sérandour : une brèche dans la chronologie où s'infiltrer.

Tel un historien, Yann Sérandour collecte des documents. Archives picturales, sculpturales et sonores à partir desquelles tisser un canevas où le décisif croise l'anecdotique. L'exposition instaure un jeu de rebonds entre les œuvres présentées. Le visuel de l'exposition en est la démonstration. Suite à une publication où Yann Sérandour annonce son exposition Harpsichord Suites for Still Dogs, Elina Brotherus, photographe finlandaise, lui apprend qu'elle possède un clavecin et un chien. Il lui propose alors de faire un autoportrait d'elle et son chien. Cette association chien-clavecin n'est pas sans faire écho au logo du label de musique « La voix de son maître », image d'un chien écoutant au pavillon d'un gramophone, elle-même empruntée à un tableau de Francis James Barraud. Il en va de même pour la niche baptisée La Criée, rappel de l'apparition distrayante, quoique fantomatique ici, du chien dans la peinture de genre. Entre souvenirs individuels et références collectives, les œuvres, tout en sollicitant des images mentales, invitent à en créer de nouvelles.

 

Yann Sérandour, Pièces pour clavecin, (piètement Louis XVI) (détail), 2017. p. Aurélien Mole – courtesy de l'artiste et de la galerie gb agency, Paris

Dans la salle nommée « salon d’écoute » il est également question de fidélité. Il ne s’agit plus, cette fois, de celle du chien, compagnon du joueur de clavecin, mais de celle que l’on prête au son. L’installation sonore Dual Truth est composée de deux platines vinyle qui diffusent simultanément Vérité du clavecin : une version enregistrée et des récitals interprétés dans la « salle des concerts » de l’exposition. Un écart temporel se crée au cours de l'écoute. La technologie serait-elle cette machine à remonter le temps si imparfaite ? Du piètement Louis XVI au kit de clavecin pour amateurs en passant par la suite en Ré mineur de Chambonnières, la circulation des éléments ouvre la voie à des variations et à de possibles pertes.

Plusieurs temporalités sont à expérimenter. Une « salle des concerts » avec un Parterre, six plots de châtaignier, où prendre place dans l'expectative d'un événement. Et paradoxalement, une « salle d'écoute » avec une paire de fauteuils anciens... sans assise. Mobilier de seconde main dont l’origine est indiquée par le titre : Le bon coin. Heureux hasard de la photographie de l'annonce sur le site Internet, reproduite pour l'occasion : la présence d'un chien et d'un sol en damier.

Constatant que « les images des œuvres sont parfois figées, pétrifiées », Yann Sérandour envisage son travail comme une façon de « les remettre en mouvement », de « les réinscrire dans un temps présent ». Il a ainsi élaboré un programme de récitals en collaboration avec le claveciniste Pascal Dubreuil. Ces performances musicales activeront l'exposition, s'ajoutant au récit qui s’y écrit. Elles invitent le spectateur à faire de même : interpréter la partition-exposition pour construire à son tour son propre récit.

 

 

> Yann Sérandour, Pièces pour clavecin, jusqu'au 19 novembre à La Criée, Rennes