<i>Kreatur</i> de Sasha Waltz Kreatur de Sasha Waltz © Sebastien Bolesch.
Critiques Danse Mode

Kreatur

Sous les tableaux choraux parfaitement maîtrisés de Kreatur, la dernière création de la chorégraphe allemande Sasha Waltz – avec la créatrice de mode Iris Van Herpen et Soundwalk Collective - s’annonce la célébration des 50 ans de Mai 68. 

Par Nicolas Villodre publié le 15 janv. 2018

Kreatur : Le titre garde en allemand le sens biblique de produit divin ou de pécheur faillible mais a aussi une connotation poignante, tragique – pouvant susciter plainte ou mépris. Par sa durée de long métrage, un certain bégaiement formel, une rythmique torpide, la pièce pourra en décevoir certains – et on ne parle pas des quelques spectateurs ayant quitté le navire au milieu du gué. Tout se passe comme si la dramaturgie – marotte « contemporaine » avec le regard extérieur, la nudité, la prise de parole des danseurs, etc. – n’aidait pas ici à faire évoluer l’action ou l’étant donné de départ.

Ce qui nous est offert au premier tableau est pourtant digne de contemplation. Que ce soit la B.O. électro-acoustique du collectif Soundwalk, en partie produite et mixée in situ et en temps réel, admirablement diffusée, amplifiée, spatialisée dans la salle monumentale à la hauteur de plafond vertigineuse et à l’acoustique irréprochable. Ou les costumes d’Iris Van Herpen, sous influence schlemmerienne qui, d’emblée, se révèlent insolites, voilent les corps de tous calibres des interprètes et les valorisent par la même occasion, sont ludiques, fonctionnels et symboliques. La Néerlandaise renouvelle le tutu et propose des enveloppes de tulle qui évoquent les cocons de papillons, des étoupes légères, surréalistes comme la tasse de fourrure de Meret Oppenheim ; des minirobes au plissage horizontal, en soufflet d’accordéon ; une deuxième peau hérissée de longs piquants pouvant faire songer à la « robe champagne » imaginée jadis par Saint Laurent pour Zizi Jeanmaire – une touche morbide en plus.

Il est fait peu d’usage de l’escalier constructiviste qui encombre le côté cour. Un seul gag ne saurait le justifier. Ce vestige du passé théâtral dont Waltz n’ose faire table rase en appelle un autre : le recours à la parole, en un premier temps diffusée par bribes, par phonèmes, comme au début de la musique concrète où l’on faisait défiler la bande en marche arrière, puis, Tanztheater oblige dans le multilinguisme multikulti que facilite le casting globalisé. Les lumières d’Urs Schönebaum, en revanche, contribuent à la beauté plastique d’ensemble. L’expert en modulations réalise des mirages avec un minimum d’effets : un rai nitescent trace une ligne d’horizon fluctuante, en hauteur comme en intensité, découpe en contrejour les silhouettes des artistes à l’œuvre, métamorphose le cyclo en série de tableaux monochromes de divers degrés de gris. L’ambiance froide, peu à peu, se réchauffe ; les corps retrouvent couleur chair ; et, au finale, virent au vert.

Les mouvements sont surtout choraux, tels ceux du Titan de Laban ; ils sont gelés, tronqués, saccadés, comme dans ceux du « Ochs am Berg », le jeu enfantin du « Un, deux, trois, soleil ». Faute de grives, de progression rythmique et de soli (si ce n’est celui de la flamboyante Peggy Grelat-Dupont et de Corey Scott-Gilbert), on appréciera le travail d’ensemble : les grappes humaines et déplacements de la brève armada remémorent par endroits La Bataille de San Romano d’Ucello, par d’autres, les grotesques gesticulations groupales du Hosotân d’Hijikata. La célébration de mai 68 est dans les tuyaux. On en a vu le signe avant-coureur chez Miguel Gutierrez, à Nancy. Dans une des phrases ici ressassées, il est aussi question de « révolution ». La libération sexuelle semble donc à l’ordre du jour, ainsi que l’indique la chanson de Gainsbourg de 1967, « Je t’aime... moi non plus », qui conclut allègrement la soirée.

 

 

> Kreatur de Sasha Waltz a été créé les 11 et 12 janvier à l’Opéra de Dijon (dans le cadre du festival Art danse)