<i>Wozzeck</i> d'Alban Berg Wozzeck d'Alban Berg © p. Émilie Brouchon

Wozzeck très sec

Chef d'œuvre compassionnel du 19e siècle, Wozzeck de Alban Berg est mis en scène par Christoph Marthaler à l’Opéra Bastille.

Par Alain Berland publié le 12 mai 2017

En circulant d'une scène à l'autre, Woyzeck aura changé une de ses lettres et sera devenu Wozzeck, par les hasards de la transcription. Chef d'œuvre compassionnel que l’on doit au génie poétique de Georg Büchner – qui débuta son écriture en 1836 sans pouvoir la terminer, la pièce traverse la rédaction du crime passionnel commis à Leipzig par un soldat nommé Johann Christian Woyzeck.

Après avoir été adaptée au théâtre, à l'opéra ou encore au cinéma par des générations de metteurs en scène, la pièce fut mise en scène pour l'opéra Bastille en 2008 par le suisse Christoph Marthaler et y avait reçu un accueil dithyrambique. En 2017, la reprise de Wozzeck, reste globalement d'une très grande qualité musicale. La direction de Michael Schønwandt, responsable de l'orchestre National de Montpellier, est solide et structurée. Les splendides dissonances musicales d'Alban Berg claquent toujours comme des coups de fouets, créant un langage musical intensément expressif, presque cinématographique, où chacun perçoit dans sa chair les violences symboliques qui s'exercent sur le héros. Les voix sont irréprochables, du capitaine (Stephan Rügamer), au docteur (Kurt Rydl), en passant par Marie (Gun-Brit Barkmin), ou encore Wozzeck (Johannes Martin Kränzle). Et si l'on peut avoir un doute quant au physique trop solide de Wozzeck – un physique d’athlète qui le fait ressembler davantage au Lennie vieillissant du roman Des Souris et des hommes plutôt qu'à celui du malingre Klaus Kinski du film de Werner Herzog – cela reste un parti pris soutenable.

En revanche, ce qui l'est moins, c'est une mise en scène qui rend incompréhensible le propos de Büchner au point qu'aucun spectateur à qui l'intrigue serait inconnue ne pourrait en faire le résumé s'il était interrogé.

L'adoption par la scénographe d'Anna Viebrock d'un décor unique y est certainement pour beaucoup. En réalisant une structure précaire hyperréaliste, une sorte de « Biergârten » comme on en voit à Berlin, dans une friche industrielle dont l'extérieur est un terrain de jeu pour enfants, elle rend les tableaux qui habituellement empruntent divers espaces, du cabinet du docteur, à la maison de Marie ou encore la forêt, difficilement compréhensibles. Mais c'est surtout la volonté du metteur en scène, qui depuis de longues années unifie les protagonistes et figurants dans une même esthétique, qui pose problème.

Entre Duane Hanson et Guerrisol, les personnages stéréotypés par leurs signes vestimentaires peinent à s'identifier et cette indifférenciation ne rend pas compte de la complexité des rapports des personnages. Cette volonté stylistique de dépsychologiser les protagonistes de Wozzeck prime sur la structure dramatique, en rendant pragmatique ce qui était de l'ordre du poétique. Si beaucoup de critiques, depuis de nombreuses années, vantent le kitsch Marthalien parce qu'il permettrait de porter un regard de tendresse et d'empathie sur les communautés mises en jeu, on peut tout aussi bien admettre que l'unicité qui fait le style du metteur en scène devient lassante et trouve ici sa limite.

 

> Wozzeck d'Alban Berg jusqu'au 15 mai à l’Opéra Bastille, Paris