Lara Russo, Lara Russo, © Francesca Lanaro.

Venise, c'est la guerre

La Cité des Doges n'échappe, surtout pas, à la guerre des représentations, sous le régime généralisé de la marchandise. Perspectives, au moment où le chorégraphe Virgilio Sieni laisse à Marie Chouinard la direction de la Biennale de Danse. 

Par Gérard Mayen publié le 21 sept. 2016

Michele Rizzo. Marco d'Agostin. Cristina Kristal Rizzo. La programmation de ces artistes italiens lors des dernières Rencontres chorégraphiques de Seine Saint-Denis nous avait mis la puce à l'oreille. À tous trois on avait trouvé une acuité, une liberté de ton, une résonnance dans le contexte, qui pouvaient faire signe.

La question se posait : en matière de danse et performance, un réveil artistique serait-il à envisager dans la péninsule ? Jusqu'alors, on avait pris l'habitude de déplorer l'absence d'une politique de soutien à la création, digne de ce nom, chez nos voisins transalpins. Sur le versant chorégraphique, hormis quelques rares exceptions (Kinkaleri, Virgilio Sieni), on considérait que la plupart des talents contemporains s'étaient exilés, notamment en France, dans la génération des Paco Dècina, Francesca Lattuada et autres Carlotta Sagna, ou encore Donata d'Urso, Emio Greco.

Or, quelque chose de neuf serait en train de frissonner depuis un ou deux ans en Italie, comme le confirme la dramaturge Carlotta Scioldo. Celle-ci évoque notamment une politique de bourses attribuées, après sélection, à des jeunes chorégraphes. Pas de quoi crier au miracle : « Les moyens de production sont si rares, que pas mal de danseurs interprètes ont tenté leur chance en présentant un projet chorégraphique pour l'occasion » explique-t-elle. « Cela vaut ce que ça vaut, il ne s'agit pas d'une politique de fond, mais de coups » déplore-t-elle.

N'empêche. Plusieurs noms nouveaux se déclarent, souvent formés dans les écoles nord-européennes les plus intéressantes (à Amsterdam, Bruxelles, etc). Et Carlotta Scioldo, après avoir beaucoup agi sur la scène flamande de la danse-performance, a elle-même décidé de rentrer au pays. Professeur à l'Université de Turin, elle œuvre désormais artistiquement auprès de Daniele Ninarello. Cet autre jeune chorégraphe italien était programmé lors de la 10e édition de la Biennale de danse de Venise.

Virgilio Sieni y tirait sa révérence, après en avoir dirigé trois éditions. C'est le principe de cette Biennale. Ses directeurs en sont des chorégraphes de renom international. Mais leur mission s'en tient à trois éditions, avant renouvellement. C'est l'inverse du modèle des directions plénipotentiaires à la française. La chorégraphe québécoise Marie Chouinard a été désignée pour succéder maintenant à Sieni.

 

 

 

Le geste en lien avec l'histoire générale

Il n'est pas anodin qu'en la personne de Virgilio Sieni, un chorégraphe italien ait assumé cette direction artistique. Ce n'est pas par chauvinisme étriqué que ses programmations auront fait bonne place à nombre de ses jeunes compatriotes. Ces chorégraphes ne viennent pas là pour défendre une bannière nationale. Leur présence active constitue un maillon d'un dispositif festivalier qui en comprend bien d'autres, pour développer une pensée globale des enjeux contemporains de l'espace.

De l'artiste Virgilio Sieni, on connaît les nombreuses pièces qui mettent en scène de « simples gens », n'ayant aucun lien préalable particulier avec la pratique chorégraphique. Le projet est ici fondamentalement esthétique : chez ces gens, avec ces gens, de tous métiers, parfois âgés et dépositaires de mémoires d'usages et de techniques, Virigilio Sieni élabore une archéologie vivante du geste. La démarche est savante. L'écriture stylisée. Il ne s'agit pas de pratiques de sensibilisation par ateliers d'éveil. Il s'agit d'approcher en quoi le geste artistique de danse entretient des liens intimes avec une histoire générale du geste produit en société – qu'il en aille des rapports familiaux, communautaires, liturgiques, économiques, culturels, qui imbibent un territoire.                                             Photo : Karine Patry                                                                                                                                                           

Lorsque pareil artiste prend la responsabilité de programmer la Biennale de Danse, son souci est alors d'approcher la ville d'accueil comme « une "polis" habitée par le geste dansé, qui engage les fondamentaux humains en dialogue avec le contexte urbain : équilibre, gravité, mouvement ; ménageant le temps pour une ouverture du corps et pour un processus de danse, pour élaborer des architectures chorégraphiques qui laissent émerger à la surface les canaux humains de la tactilité ».

 

À rebours d'un refoulé marchand, guerrier

Cette démarche aurait bien peu de sens si elle commençait par tenir à l'écart les praticiens de la danse qui oeuvrent dans son environnement même. Sous la direction de Virgilio Sieni, le Collège de la Biennale a connu une forte extension. Plusieurs chorégraphes internationaux invités à présenter leurs pièces (comme Thomas Hauert, Yasmine Hugonnet, Emanuel Gat cette année), le font à travers un diptyque. Le second volet de celui-ci consiste en un format expérimental élaboré avec des danseurs du Collège, le plus souvent italiens, et pensé pour s'insérer dans un lieu de plein air dans la ville. D'autres (Nacera Belaza, Isabelle Schad avec Laurent Goldring, et les Italiennes Annamaria Ajmone et Adriana Borriello) transmettent une pièce pré-existante. D'autres propositions encore sont spécifiquement conçues pour tester l'alternative entre espaces fermés et espaces ouverts.

 

Camilla Monga. Photo : M. Davis 

Un étrange parcours se présente aux spectateurs qui se rendent en soirée à la Biennale. Les lieux des représentations sont situés dans les espaces retirés, aujourd'hui somptueux, de l'Arsenal : soit un équipement militaire, au bout du compte. C'est aussi à l'Arsenal que se tiennent les expositions de la Biennale d'architecture. Celle-ci avait pour thème, cette année, les mutations de l'espace induites par les phénomènes en cours, de migration et d'exils de masse. La conflictualité du monde rôde à vif dans ces parages intellectuels.

Et pour y accéder, le spectateur emprunte, sur des centaines et des centaines de mètres, un interminable boyau étroit, ménagé entre les anciennes et lourdes bâtisses militaires. Quotidiennement répété, c'est là un exercice étrange, comme une marche à rebours des refoulés d'une cité dont le passé glorieux naquit du commerce mondialisé, donc de ses guerres. Cette cité ne cesse aujourd'hui de menacer d'être engloutie. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir l'espace vénitien contemporain confronté aux formes actuelles de la guerre soft des représentations.

 

Un début d'intention de résistance

Sommet du marché mondialisé des loisirs de masse, Venise concentre, jusqu'à la caricature, les couches moyennes développées qui constituent la minorité clé de l'exercice du contrôle économique et culturel par les secteurs dominants de l'exploitation planétaire, qu'Alain Badiou désigne avec tant de pertinence dans sa conférence Notre mal vient de plus loin, élaborée dans le contexte des attentats.

Il n'est pas que le passage des monstrueux paquebots de croisière pour fragiliser encore, par leurs remous, les assises de la cité lagunaire. C'est toute son économie des artifices touristiques, qui suggère de discerner, dans le sillage de la moindre gondole, l'effondrement inéluctable d'un système menant sa guerre d'invasion marchande dans tous les espaces de l'héritage civilisationnel.

Quand on sort de ce champ de bataille, quand on bat en retraite vers l'Arsenal, les espaces de représentation de la Biennale de danse offrent, par leur configuration même, les conditions d'une expérience unique. Finalement assez modestes, ces salles de spectacle, ménagées dans les étages des anciennes salles d'armes, ont de grandes ouvertures sur l'extérieur. Il est encore loin de faire nuit. La lumière rentre à flots, un mince filet d'air frais aussi, comme encore les cris stridents des cormorans, qui accompagnent tout le spectacle, au point qu'on ne s'étonnerait pas que l'un d'eux finisse son vol dans la salle.

Au regard du contexte vénitien, pareilles conditions de l'expérience de l'art sont empreintes d'un détachement, voire – osons le mot – d'un mouvement d'élévation spirituelle, qui suggèreraient un début d'intention de résistance. Dans le quartier, cette fois relatif à la Biennale d'architecture, des panneaux balisaient le chemin vers un espace d'exposition non officiel, sans nationalité, de sans-abris. Ce message politique était plus incisif, même si nous nous perdîmes entre les terrasses de restaurants, sans jamais parvenir à dénicher ce territoire résiduel de la contestation. On n'échappe pas facilement aux espaces sous contrôle.

 

« La forme, la mesure, la lumière et la démocratie »

De manière inattendue, la fréquentation de la Biennale de danse de Venise nous aura permis un autre retournement inespéré dans l'approche des espaces. Nombre des spectacles du Collège de la Biennale sont donnés sur des places de la ville. Dans ce contexte, on n'est jamais bien sûr que leur niveau d'intention artistique tienne le choc de la réduction de la cité à un espace d'animation de masse. À l'inverse, d'autres représentations du même type ont lieu dans des intérieurs de palais tels qu'ils vivent dans le quotidien vénitien. On peut alors en franchir les portes.

À deux pas du Palazzo Grassi, annexé par la force de frappe du collectionneur mondialisé François Pinault, se dresse le Conservatorio B. Marcello. Ce palais vertigineux, affecté au service public de l'enseignement artistique, porte tous les signes du délabrement vénitien, presque somptueux, sur lequel tranche l'énergie des transmissions juvéniles, estudiantines, qui s'active dans son labyrinthe de cours, d'escaliers, de galeries.

Maria Giovannini. Photo : Francesca Palmarin 

Sentiments analogues, très troublants, pour la performance des Collective jumps, orchestrée par Laurent Goldring et Isabelle Schad dans les hauts du Palazzo Grimani. Une vapeur d'une quinzaine de danseuses, s'insinuait, fluide, en formes jamais closes ni autoritaires, dans un dédale de pièces peu dégagées, de couloirs coudés, de portes franchies par surprise. Mis au contact, le spectateur déambulant, doit renoncer au leurre d'une saisie globale et exhaustive d'une image de l'action en cours ; doit accepter le parcellaire formel, de vagues de mouvements dissous et échappés. L'œil s'y exerce à une guérilla d'infiltration des les recoins du bâti vénitien, quand à l'extérieur, on a rendu les armes face au non-sens de l'aliénation marchande toute-puissante.

Présentant sa dernière édition festivalière, Virgilio Sieni concluait en attirant l'attention sur « l'espace architectural, le contexte urbain, une narration du paysage, l'expérience de la marche, les pauses, les marges », qu'il voulait voir devenir « des thèmes pour réfléchir sur l'équilibre, la forme, la mesure, la lumière et la démocratie ». À reconstruire.

Il est bien trop tôt pour se faire une idée de ce que la chorégraphe Marie Chouinard va à présent développer à la Biennale. Notons que certaines de ses réalisations récentes nous ont laissé plutôt inquiet, par leur peu de résistance devant les sirènes de la séduction spectaculaire. Quant à sa nouvelle mission, elle a assuré vouloir œuvrer « en vue d'un renouvellement de la beauté, d'une inclusion vigoureuse, et d'un amour qui se répand ». Certes. Mais on le rappelle : Venise, c'est la guerre.

 

> La Biennale de danse de Venise a eu lieu du 17 au 26 juin.