Superflex, <i>Flooded McDonald's</i>, vue de l’exposition « L’alternative » au FRAC Champagne-Ardenne Superflex, Flooded McDonald's, vue de l’exposition « L’alternative » au FRAC Champagne-Ardenne © p. Martin Argyroglo
Critiques arts visuels

L'alternative

L’alternative, le titre de l’exposition au Frac Champagne Ardenne autour des mutations du travail, n’a rien d’innocent un an après que le gouvernement Valls a imposé la loi El Khomri à coups de 49.3. Mais quelles réalités ce mot peut-il bien recouvrir dans un centre d’art contemporain, à l’écart de la rue et de ses problématiques ? 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 26 mai 2017

Après avoir donné son nom à une loi « assouplissant » le travail dominical et nocturne, l’ex-ministre de l’économie Emmanuel Macron entend débuter sa geste présidentielle en poursuivant le démantèlement du code du travail dès cet été et par ordonnance sur fond de grèves des salariés de l’usine GM&S, Whirlpool, de l’enseigne Tati ou encore des transporteurs de matières dangereuses et dans les hôpitaux. Pendant ce temps, les trois Frac du Grand Est lancent un cycle d’expositions pour « questionner la notion même de travail au vu des mutations profondes qui se sont opérées ces dernières décennies ». Le frac Champagne Ardenne inaugure le projet en réunissant une quinzaine d’artistes autour de l’alternative. Un titre en écho au dogme du libéralisme que Margaret Thatcher a forgé dans le sang des mineurs en grève : « There is no alternative ». Le triomphe du TINA s’exprime dans le regard morne et désincarné de la femme photographiée par Jean-Charles Massera devant le panorama du quartier d’affaires de la Défense (Ne me dit pas qu’elle… (L’enfant et les tours)). Elle reste assise, presque désarticulée, dans son tailleur « neutre » de travailleuse moderne, pendant que sa fille fixe les tours au loin. Mais plus loin, la vidéo du collectif Superflex qui met en scène une montée des eaux dans un McDonald’s (Flooded McDonald’s) dresse un constat sans appel : le système capitaliste périclite et s’autodévore. Se noyer ou quitter le navire, telle est la question. 

 

Autonomie intellectuelle

En préambule de l’exposition, quelques archives pour rappeler que les institutions et la sacrosainte « théorie du ruissellement » ont déjà été contournées. À la fin du XIXe siècle par exemple, les travailleurs et les chômeurs, hommes et femmes, se réunissaient aux « Soirées ouvrières de Montreuil » initiées par l’ébéniste Émile Méreau pour s’instruire selon leurs propres règles et économies. Cette (ré)appropriation des moyens d’accès à la culture et le partage horizontal des savoirs ne sont-ils qu’une photographie en noir et blanc ? La bibliothèque du comité d’entreprise de l’usine textile Rhodiacéta, fermée en 1981, que Jeanne Gillard et Nicolat Rivet déménagent à l’étage du Frac en forme de « ready made », est bien ancrée dans le présent. Annie Verdy, une ancienne salariée, en conserve les rayonnages et continue de laisser les livres d’art, encyclopédie, essais politiques et historiques à disposition. Au spectateur de s’en emparer ici et à la suite des ouvriers de la Rhodiacéta. Ceux-là même qui se sont autoconstruits intellectuellement avec cette bibliothèque et autoreprésentés en réalisant À bientôt, j’espère en 1968 aux côtés de Chris Marker. Le spectateur pourra s’installer sur l’un des Bancs d’utopie reproduits par Francis Cape sur le modèle du mobilier de sociétés communautaires européennes. Ça le changera des sièges individuels qui essaiment dans l’espace public, brisant de manière fonctionnelle et systématique toute idée de collectivité.

Vue de l’exposition L’alternative au FRAC Champagne-Ardenne. p. Martin Argyroglo

L’affiche/installation d’Elsa Maillot qui fait face aux bancs offre davantage de précisions sur la société utopique pensée par Charles Fourier, dont l’organisation se base sur l’harmonie entre tâches collectives et passions naturelles des individus. Le travail attrayant, fendue par un très debordien « Ne travaillez jamais », condense plus largement les différents mécanismes et évolutions de l’anarchisme : ses principes fondateurs – atteindre à la fois à l’égalité et à la liberté –, ses révolutions et ses écrasements, ses perspectives contemporaines comme le salaire à vie prôné par Bernard Friot. L’artiste y insère également une échelle locale avec « les alternatives bisontines » : de la lutte historique des ouvriers de l’usine Lip de 1973 à 1977 jusqu’aux actions actuelles du Centre culturel populaire Palente Orchamp (CCPPO). Se réapproprier ses outils de production, mettre en place une distribution en dehors des modalités du capitalisme, échapper à la standardisation des rapports humains, à quoi ça pourrait ressembler concrètement ?

Elsa Maillot, Le travail attrayant. p. Martin Argyroglo

 

Atomisation des dogmes

Des dessins, schémas et légendes d’Elsa Maillot, le regard glisse vers les Objets de grève présentés par Jean-Luc Moulène et réalisés par des ouvriers en lutte. On reconnaît l’une des montres Lip mises en « vente sauvage » fabriquées par les grévistes de l’usine horlogère en autogestion. Une collection qui peut être alimentée aujourd’hui auprès des ouvriers de La Souterraine qui ont investi et piégé l’usine en liquidation imminente. Jean-Marie Perdrix travaille lui au sein d’une coopérative au Burkina Faso. Au rez-de-chaussée de l’exposition, ses sculptures et djembés réalisés par la fusion de matières animales, plastiques et métalliques ainsi que les tables d’écoles qu’il fabrique avec les artisans ancrent l’action artistique dans la réalité socioéconomique de Ouagadougou. « On recycle le matériau le plus pauvre que l’on peut se procurer, le plus dégueulasse, celui qui défigure tous les paysages de pays en voie de développement. » confiait l’artiste à Mouvement1. Le fascicule d’exposition précise, chiffres à l’appui, que la coopérative participe non seulement au recyclage des déchets plastiques et réduit l’impact de la production de tables sur la déforestation mais crée aussi de l’emploi tout en équipant les salles de classe. « Je n’ai pas besoin de la reconnaissance du système de l’art », défend Jean-Marie Perdrix, originaire de Bourg-en-Bresse, davantage intégré à une économie locale et circulaire.

Vue de l’exposition L’alternative au FRAC Champagne-Ardenne. p. Martin Argyroglo

Ici et là des exemplaires de Travailler moins pour lire plus de l’artiste Patricio Gil Flood s’agrafent de manière informelle à la bibliothèque de la Rhodiacéta. Ce livre rassemble des textes philosophiques, sociologiques, artistiques et poétiques qui remettent en question l’opposition entre travail et loisir, vendue comme une évidence. Une opposition judéo-chrétienne fondamentale de notre organisation sociale qui moralise notre rapport au temps, qu'il faudrait rentabiliser, et culpabilise l’ « assisté ». Dans ces conditions, à quel procès pour atteinte aux mœurs s’expose Julien Prévieux, auteur de Lettres de non-motivations qui destituent le recruteur de son pouvoir sur le « demandeur d’emploi » ? Ses réponses à diverses offres expliquent les raisons de son refus de postuler en pointant au passage l’indécence de certaines annonces. Les retours standardisés des employeurs touchent au summum de l’absurdité d’un « monde du travail » assis en France sur des millions de pointeurs à Pôle Emploi, symbiose bien réelle entre le kafkaïen et l’orwellien. Quelle place enfin dans une telle société pour le travail de l’artiste quand il ne correspond pas aux critères du spectacle et de la consommation ? Une démarche telle que celle de Francis Alÿs qui consiste à dériver pendant neuf heures dans les rues de Mexico en tractant un bloc de glace en liquéfaction (Sometimes Making Something Leads ti Nothing) est-elle de fait « asociale » et à ranger d’emblée dans le tiroir « caprices de l’Art contemporain » ?

 

1. « Bricoler la mondialisation » par Alain Berland, in Mouvement n°77.

 

> L’alternative, jusqu’au 17 septembre au Frac Champagne-Ardenne, Reims.