<i>Così Fan Tutte</i> de Anne Teresa De Keersmaeker Così Fan Tutte de Anne Teresa De Keersmaeker © p. Anne Van Aerschot

Cosí Fan white cube

Chahut au Palais Garnier où la nouvelle production du Cosí Fan Tutte mise en scène par Anne Teresa De Keersmaeker ne fait pas l'unanimité.

Par Alain Berland publié le 31 janv. 2017

« C'est une éternelle bataille d'Hernani » s'exclamait un spectateur mi-amusé, mi-énervé à la première de Cosí Fan Tutte à l'opéra Garnier, le 26 janvier dernier. Il faut dire que l'on pouvait se croire en 1830, aux côtés de Victor Hugo, en entendant le charivari de sifflets, de cris et de bravos qui ont ponctué les dernières notes de l'opéra. Si les chanteurs et l'orchestre ont été unanimement applaudis, il en était pas de même pour la metteuse en scène et chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker dont le salut fut hué par certains et ovationné par d'autres.

L'opéra bouffe de Mozart, composé en 1790, venait de vivre un énorme lifting et ne laissait personne indifférent. La mise en scène y subissait une cure d'amaigrissement radicale ou plutôt de minimalisme comme seule peut le faire une chorégraphe qui, depuis près de 40 années, allie l'énergie et l'élégance, l'épure et la répétition. À Garnier, le spectacle mêle une distribution composée de six chanteurs et de six danseurs qui sont les doubles des premiers et qui, ensemble, ont répété et assimilé depuis deux mois, six jours par semaine, la grammaire gestuelle complexe d'Anne Teresa De Keersmaeker. Des mouvements d'apparences simples et pourtant savants, précis et acérés qui ont fait fuir, lors des répétitions, les danseurs de l'opéra de Paris tout en réjouissant les danseurs de sa compagnie Rosas mais aussi les spectateurs : ceux qui ont assez du rococo dont on entoure, bien souvent, les opéras mozartiens.

C’est sur le plateau opportunément vide et uniformément blanc – à l'exception des trames géométriques complexes et colorées qui structurent le sol – que les chanteurs et danseurs évoluent durant les deux actes symétriques qui structurent le Cosí Fan Tutte. Dans cet espace, 14 panneaux rectangulaires transparents, installés de part et d'autre, interrogent les répartitions entre espaces privé et public en rappelant les dispositifs architecturés de l'artiste conceptuel Dan Graham.

Si l'on doit reconnaître que les premières scènes du spectacle restent un peu froides, c'est parce que la metteuse en scène a compris que les quatre fiancés à qui l'intrigue, construite par le librettiste Lorenzo da Ponte, fait se promettre un amour éternel ne possèdent qu'un désir de pure convention, celui de l'habitude. En revanche, dès que l'action s’enclenche, dès que Ferrando et Guglielmo partent à la guerre et qu'ils prennent une autre apparence pour séduire les deux héroïnes Fiordigili et Dorabella, tout devient magique. Le plateau s'anime, les voix s'échauffent, les vêtements se colorent. Alors chaque scène mêle les sons et les mouvements dans une syntaxe inconnue pour envoûter le regardeur qui attend aussi de l'opéra de répertoire, comme l’ont compris les grands directeurs, qu'il renouvelle le regard, les oreilles mais également l'expression.

 

Cosí Fan Tutte de Anne Teresa De Keersmaeker, jusqu’au 7 février à l’Opéra Garnier, Paris