Cai Guo-Qiang, <i>Bonsai Ship: Project for Kyoto Culture City of East Asia 2017</i> Cai Guo-Qiang, Bonsai Ship: Project for Kyoto Culture City of East Asia 2017 © Koroda Takeru
Critiques arts visuels

Un automne au Japon

Entre Tokyo et Kyoto, tour d'horizon de la dense rentrée d'art contemporain japonaise. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 14 nov. 2017

« Nous avons besoin de parler en anglais, et très fort, pour attirer l’attention internationale sur l’art japonais. » Il est 9h du matin et le soleil chauffe déjà à vif les toits du Château Nijō-jō de Kyoto. Yoshiko Nawa, la médiatrice qui officie ce matin la visite guidée de l’exposition Asia Corridor, ne mâche pas ses mots. Si le succès des artistes japonais à l’international vient contrecarrer ses dires, force est de constater que l’on est moins au courant – depuis la France – de ce qui se trame sur la scène contemporaine nippone.

Au Japon, les évolutions institutionnelles de l’art contemporain sont sensiblement identiques à ce que l’on a pu voir en Europe. On remarque ainsi depuis les années 2000, une tendance à l’événementialisation, marquée par la multiplication des grandes expositions internationales et des festivals en tout genre. L’automne 2017 était ainsi rythmé par trois temps forts : la Triennale de Yokohama ; Sun Shower, qui commémore à Tokyo les 50 ans de l’ASEAN ; et Asia Corridor, exposition organisée dans le cadre de « Kyoto Capitale culturelle de l’Asie de l’Est », un programme de coopération entamé il y a quatre ans avec la Chine et la Corée du Sud.

 

Asia Corridor : in situ en écrin patrimonial

Retour au point de départ, au seuil d’un des lieux les plus symboliques de l’histoire  japonaise, classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1994. C’est ici, au Château Nijō-jō que le général Yoshinobu Tokugawa transfère pacifiquement tous ses pouvoirs à l’Empereur en 1867. Cet événement marque la fin du Shogunat (pouvoir féodal) et le début, avec la Restauration Meiji,  de l’histoire politique moderne du Japon. Accessible au public depuis 1940, cet espace hors du temps, formé de deux palais datant du XVIIe siècle et de trois jardins – illustrant la perfection cet art japonais traditionnel – accueille cette année sa première exposition d’art contemporain. 18 œuvres monumentales ont été disséminées dans l’enceinte du château, engageant un dialogue subtil avec le patrimoine. Là, dans les douves, Mishima Ritsue (1962, Kyoto, Japon) laisse flotter des dizaines de cristaux de verre qui scintillent au soleil pour rappeler que « l’esprit de ce lieu chargé d’histoire est intimement lié à l’élément aquatique ». Un peu plus loin à l’orée du bosquet de pruniers, Ito Zon (1971, Osaka, Japon) dresse des stèles en broderies qui interagissent avec les éléments et évoluent en fonction des intempéries : les couleurs se délavent avec la pluie et le soleil, sont recouvertes de mousses ou accueillent des nids d’insecte. Presque fondues dans le paysage, elles s’apparentent à des pierres de rosette qui nous permettrait de traduire les langages de la nature.  Entre la cuisine Daidokoro et la palace Ninomaru, Choi Jeonghwa (1961, Séoul) a dressé un long mur de passoires vertes et rouges dont les trous, laissant filtrer le soleil, procurent de légères illusions d’optique.

Plus grande exposition du programme de coopération culturelle noué entre le Japon, la Chine et la Corée du Sud, Asia Corridor présente aussi des œuvres plus frontalement politiques. Cai Guo-Qiang (1957, Quanzhou, Chine) saisit la question par la métaphore, créant un imposant bateau bonzaï – l’arbuste est l’un des symbole de l’ancienneté des relations culturelles entre le Japon et la Chine au même titre que le thé – posé en équilibre sur des rochers. D’autres, comme les Xijing Men, détournent la question diplomatique avec humour. Située dans la cuisine Daidokoro, leur installation s’apparente au bureau présidentiel d’un pays constitué de toute pièce pour l’occasion : le Xiging. Les trois lurons ont pensé à tout : le sport national (ping-pong à trois), le drapeau, mais aussi la monnaie (mouchoirs en tissus). Une fiction qui se prolongera, à travers d’autres médiums, au delà de l’exposition.

 

Ito Zon, Things become clear outside p.Koroda Takeru

 

 

 

 

L’œuvre la plus puissante est cachée aux regards. Dans la Tour de garde exceptionnellement ouverte au public, Hisakado Tsuyoshi (1981, Kyoto) déploie une installation énigmatique. En pénétrant dans la pièce tapissée de bois, il faut d’abord habituer ses yeux à l’obscurité avant que, petit à petit, les pendules lumineux qui oscillent en rythme se rallument derrière leurs vitrines. Ces premiers sens acclimatés, il est alors possible de percevoir, émises depuis le second étage, inaccessible, une fine lumière bleutée ainsi que le grondement lancinant d’un océan. Conçue expressément pour l’exposition, cette mise en scène dégage un mystère quasi hypnotique. Scénographe et créateur lumière pour le spectacle Time’s Journey Through a Room de Toshiki Okada et lauréat du Nissan Award en 2015, Hisakado Tsuyoshi est considéré comme l’un des artistes les plus talentueux de la nouvelle génération. Présent ce jour-là, il explique avoir été intimement influencé par le basculement politique qui a eu lieu Château Nijō-jō et le tsunami de 2011. « L’étage du bas est celui du temps séculier, humain, dans son éternité. En haut, coexiste mais sans qu’il soit possible d’y accéder, le temps du pouvoir, celui de l’Empereur, mais celui, aussi, des catastrophes naturelles. »

Hisakado Tsuyoshi, Gale. p. AJC

 

Triennale de Yokohama : déception et uppercut

L’événement majeur de la rentrée artistique japonaise, la Triennale de Yokohama, n’opère pas la même séduction qu’Asia Corridor. Comme il peut être le cas pour ce type de grandes manifestations internationales, l’impression de voir toujours les mêmes noms s’aligner gêne (Ai Weiwei, Olafur Eliasson, Maurizio Cattelan…) ; quant au parti pris curatorial – pertinent quoi que facile – il ne permet pas aux œuvres d’entrer en résonnance les unes avec les autres. Cette année, c’était sous le thème « Islands, Constellations & Galapagos, thinking about the world through connectivity and isolation » que les travaux d’une trentaine d’artiste étaient réunis, ou plutôt flottaient, côte à côte, s’ils n’étaient pas noyés.

Dans le grand océan artistique du Yokohama Museum of Art, certaines propositions surnagent avec élégance. Les minces fils tendus par l’artiste indienne Prabhavathi Meppayil (1961, Bengalore) tisse une œuvre délicate qui ne cesse d’évoluer en fonction du point de vue adopté par le regardeur, et met en trouble la perception de l’espace. Avec sa Tribal Chief Series, Anne Samat (1973, Malaisie) dresse de nouveaux totems avec des matériaux domestiques de tous les jours (passoire, râteau, fils de laine, perles, cuillères). Majestueux et touchant au sacré quand on les perçoit de loin, ces derniers dévoilent leur fragilité et leur quasi-humanité dès que l’œil s’en rapproche. Travaillant encore cette ligne de l’épure et d’une simplicité de moyens contrastant drastiquement avec l’impact provoqué par l’œuvre, Oliver Chanarin (1971, Londres) expose une nouvelle série de dessins. Recouvrant les deux murs d’un couloir étroit, ces format A3 en papier à dessin bas de gamme représentent, à l’encre parfois délavées, de simples flèches semble-t-il. Toutes datées, il s’agit en réalité de modélisations des directions et force des vents en méditerranée, de ceux qui, pour un souffle de trop, engloutissent tout un équipage…  

Anne Samat,Tribal Chief Series. p. AJC

Une fois encore, il faudra s’éloigner légèrement du centre de gravité de l’exposition pour éprouver la plus forte émotion esthétique. Dans le sous-sol du Mémorial célébrant l’ouverture du port de Yokohama (qui marque les débuts – forcés – du commerce extérieur japonais) Yukinori Yanagi (1959, Fukuoka) déplace le spectateur dans un univers dystopique avec Godzilla Project. Dès les premières marches qui descendent, une odeur de renfermé saisit à la gorge, un vrombissement tenace vient résonner dans nos entrailles. Dans une déambulation quasi à l’aveugle, une première salle remplie de décombres est bientôt suivie d’une autre plongée dans une sourde lumière rouge émise par des néons criards. À chaque porte, le même panneau en plexiglas transparent – aussi invisible que les traces que ces événements auront laissés dans l’histoire – liste des essais nucléaires perpétrés par les Américains et les Français dans le Pacifique…

Yukinori Yanagi, Godzilla project. p. AJC

 

Sun Shower : 50 ans d’histoire

À Tokyo, séparée en neuf chapitres (chronologiques et thématiques) et deux espaces muséaux, se tenait la plus grande exposition réalisée sur l’ASEAN pour célébrer le 50e anniversaire de cette association de coopération politique, économique et culturelle regroupant dix pays de l’Asie du Sud-Est. Issue d’une recherche de deux ans et demie réalisée par une équipe de 14 curateurs, Sun Shower réunit le travail de 86 artistes contemporains.

Vue de l'exposition Sun Shower au National Art Center de Tokyo p. AJC

Au National Art Center, la première partie de l’exposition plante le décor géographique et politique. Les quatre premiers thèmes explorés mettent en jeu la complexité de cet espace insulaire (« Fluid Word »), sa richesse et sa diversité culturelle (« Diverse identities ») et insistent sur deux temps forts : les luttes d’indépendance et contre les dictatures (1950-1970) et les réflexions postcoloniales des collectifs d’artistes et de performeurs qui se sont multipliées dans les années 1980. La section « Revolution & Passion » fait dans l’efficacité symbolique. Les planisphères de Aung Myint (1946, Birmanie), couverts de sang, dénoncent frontalement le prix humain de la colonisation, la manière dont la représentation du monde – Europe au centre – a été enfantée dans la violence. Il y a ensuite les révoltés qui font porter leurs voix, à l’image des statuettes aux pancartes contestataires du Thaïlandais Vasan Sitthiket (1957) ; ceux qui, réduits au silence, n’ont plus que les signes : FX Horsono (1949, Indonésie) reproduit en grand format des mains, poing fermé, index et majeur levé ou encore prisonnier d’une corde (Voice Without a Voice). Et bien sûr la répression. Depuis la prison où il a été enfermé par le gouvernement Birman, Htein Lin (1966) sculpte des savons à l’effigie de ses codétenus, et continue de peindre, sur des vieux uniformes, grâce aux pigments qu’il fabrique à partir des matériaux soudoyés aux gardes ou qui lui passent sous la main.

 

Au Mori Art Museum, la deuxième partie de l’exposition, moins historique, nous plonge dans les sociétés contemporaines de l’Asie du Sud-Est et accorde une place plus importante aux artistes émergents. C’est le portrait d’un sous-continent en pleine mutation qui se dresse devant nous, à travers des œuvres qui s’emploient, pour beaucoup, à « reconstituer » des paysages et univers qui semblent en voie de disparition. L’artiste cambodgien Lim Sokchanlina a ainsi documenté photographiquement les évolutions des habitations qui bordent la route nationale n°5 qui – parce qu’elle relie Ho Chi Minh à Bangkok – est un axe de communication majeur en pleine expansion. Le Collectif Jakarta Wasted Artists a proposé à des commerçants de leur réaliser de nouvelles enseignes, en échange de leurs anciennes et compilent ainsi un mur de vestiges. Plus grinçant, Aditya Novali (1978, Indonésie) conçoit l’intérieur coquet d’un magasins de travaux ménagers – aussi aseptisé qu’un Leroy Merlin – qui propose des solutions aux problèmes étatiques…

Vue de l'exposition Sun Shower au Mori Art Museum. p. AJC

Ces premières salles passées, la charge critique s’estompe progressivement vers des rêveries plastiques et des œuvres plus conceptuelles qui laissent en suspend cette éternelle question : pourquoi donc faire de l’art ?

 

 

> La Triennale de Yokohama s’est tenue du 4 août au 5 novembre

> Sun Shower a été présentée du 5 juillet au 23 octobre au Mori Art Museum et au National Art Center, Tokyo

> Asia Corridor a été présentée du 19 août au 15 octobre au Château Nijo et au Centre d’art de Kyoto