Foray Forêt Foray Forêt © Julieta Cervantes
Critiques Danse Création chorégraphique

Le jeu des formes

Trisha Brown

Trisha Brown, lumière de la postmodern dance, s’est éteinte ce samedi 18 mars à l’âge de 80 ans. Comme un avertissement, elle décidait cinq ans plus tôt de cesser de chorégraphier et léguait son héritage artistique à sa compagnie. Nous republions ici l’article que lui consacrait Jean-Marc Adolphe, à l'occasion de la présentation de son répertoire au Théâtre de la Ville en 2013. Un « précis de liberté » d’une criante actualité défiant une Amérique puritaine et guerrière. 

Par Jean-Marc Adolphe

 

« Trisha, c'est l'éveil de la perception». En travaillant avec Trisha Brown, une danseuse confiait avoir appris à regarder différemment la peinture: « Je peux maintenant percevoir sur un tableau beaucoup plus de choses qu'avant. Je suis devenue plus sensible. » (1) Il faut croire que le spectateur participe de cet « éveil de la perception ». Rarement autant qu'avec la danse de Trisha Brown, on a la sensation directe du mouvement. Une jouissance immédiate, une plénitude, le sens d'une liberté physique qui n'est pas de l'ordre de la virtuosité.

Avec Trisha Brown, la chorégraphie est devenue précis de liberté, en un flot insaisissable de courses suspendues, de chutes inattendues, d’élans joueurs, de prises esquivées. La danse, « répartition démocratique du mouvement dans le corps tout entier », comme l’a dit un jour la chorégraphe à Yvonne Rainer, autre figure de proue de la post modern dance, semble y couler de source, telle une onde de vie gorgée d’une extraordinaire fluidité, en activité constante. Mais l’art de Trisha Brown, en contrepoint de cette essentielle force organique du mouvement, est d’une rare rigueur dans le jeu des formes, dans la construction et la mise en abîme des structures de composition. Ces pièces « historiques » sont de véritables diamants, qui portent le témoignage unique d’une œuvre au long cours, que l’on peut revoir sans jamais se lasser, ou découvrir comme si elles venaient d’être créées.  

Cela vaut notamment pour les Early worksdéjà chroniquées sur mouvement.net par Gérard Mayen. Marquée par une tonalité funèbre, For MG : the movie est un hommage à Michel Guy, créateur du Festival d’Automne à Paris et soutien inconditionnel de Trisha Brown. Dans une atmosphère mélancolique en clair-obscur, les figures dansées semblent flotter entre deux mondes. Dans Homemade, pièce historique qui inaugure les rapports entre danse et multimédia, un projecteur placé sur le dos de l’interprète dédouble le corps et mutlitplie les perspectives sur le mouvement – offrant une réflexion sur le medium d’une saisissante actualité. Avec Newark, Trisha Brown poursuit ses recherches géométriques et formelles tout en introduisant la question du rapport homme/femme. Sur fond d’abstraction visuelle, conçue par l’artiste minimaliste Donald Judd, elle développe un glissement de duos inversant les positions codifiées.

La fête des corps est aussi, chez Trisha Brown, une fête de la pensée. Elle-même ne dit-elle pas : « sans la pensée, il n'y a que des exploits physiques. » Or, ses pièces de la fin des années 1980 laissent émerger une inquiétude latente. Cette impression, déjà présente dans Astral Convertible (1989), se renforce dans Foray Forêt (1990), au coeur même du mouvement. Le plateau est comme une clairière asséchée où la fluidité brownienne s'avance à pas de loup, le corps soudain aux aguets, tendu dans une immobilité inhabituelle. On danse beaucoup à la lisière de la coulisse et ce ne sont parfois que des fragments de membres qui émergent de l'ombre pour aussitôt y replonger. La liberté de l'artiste tient essentiellement à sa faculté de déplacer les perceptions, de perturber les conventions et d'inventer un geste qui tranche dans le collectif pour le recomposer selon d'autres règles. Trisha Brown n'est alors pas insensible aux relents de puritanisme d'une Amérique victorieuse qui peut menacer la liberté d'expression (elle a ainsi manifesté son soutien au directeur d'un musée poursuivi pour avoir exposé des photographies jugées « obscènes » de Robert Mapplethorpe). Cette Amérique-là, plus avide de flonflons que d'imagination créatrice, est présente dans le hors-champ de la pièce de Trisha Brown. On entend en fond sonore les airs plus ou moins proches d'une fanfare de cuivres qui rôde tout autour du théâtre.

Enfin, le solo If You Couldn’t See Me, aujourd’hui repris par Leah Morrison, vaut comme un symbole de l’exigence de maîtrise et du refus de l’expression facile propres à Trisha Brown : jouant aux frontières du visible dans une scénographie bordée d’ombre, la danse nous entraîne dans un jeu équivoque où l’émotion précède la reconnaissance. Pour Astral Convertible, Rauschenberg a imaginé une installation équipée de capteurs sensibles aux mouvements des danseurs. Danse, lumière et son interagissent en écho, à la manière d’un champ d’interférences en déplacement constant.

 

 1. Cité par Lise Brunel, in Trisha Brown, éditions Bougé, 1987.

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