Au sein des plus raides vertus de Catherine Gaudet. Au sein des plus raides vertus de Catherine Gaudet. © p. Mathieu Doyon.

Trans-danse

(2/2) En direct de Bruxelles, retours sur une poignée de propositions marquantes du festival des Brigittines thématisé « La grâce et le désastre ».

Par Anne Yven publié le 16 sept. 2016

Le thème de la transgression, recherchée ou subie, a émergé de nombre de propositions de la seconde semaine du Festival Interational des Brigittines à Bruxelles. Catherine Gaudet avait fait sensation ici en 2015. Elle revient à l'affiche avec Au sein des plus raides vertus. Se servant de nos regards sur le corps, territoire sur lequel prennent vie les modes, fantasmes, subversions, dégoûts, peurs, elle y pose toutes les obsessions des sociétés modernes. On retrouve Caroline Gravel, qui s'était aussi illustrée l'an passé dans le duo Je suis un autre et se révèle décidément comme une extension de l'imagination de la chorégraphe canadienne, qui laisse beaucoup d'espace aux envies de ses danseurs. Avec des échappées jubilatoires, gestes d'angoisses explorés à la limite du tremblement, le corps se libère. Il est autorisé à se trainer, à se déplacer sans grâce, à se faire écraser, se soumettre aux envies d'un autre. Parfois loin de la tonicité que l'on attend d'un corps dansant. Trois hommes et trois femmes, torses-nus, sont amoncelés sur ce qui s'aparente à un ring, délimité au sol. Ils se séparent et s'attirent violemment avec un art du lâcher prise qui laisse libre cours à la voix (chant religieux intérprété en choeur, mimétisme animal entre feulements sensuels, aboiements ou encore hurlements d'une meute de loups). On y perd cependant le sens d'une narration cohérente. Pris en étau entre l'appel du divin et les plus vils désirs, les corps et la psyché dérivent. Ainsi, la cathédrale dans laquelle ils s'ébattaient au début se réduit à un radeau qu'ils n'osent plus quitter. Il n'est pas étonnant d'apprendre que c'est de « Thank You Satan », chanson de Léo Ferré, que la chorégraphe a tiré le titre de sa pièce. « Un corps porte toujours le monde dans lequel il vit » dit Anne Teresa de Keersmaeker.

 

C'est parce qu'elle a ressenti le besoin de porter son propos au-delà du corps que Vânia Vaneau,  vue chez Maguy Marin, a choisi la transe pour thème de sa premiere pièce solo. Blanc, pour cette danseuse d'origine bresilienne, c'est la couleur de la peau, celle avec laquelle elle est identifiée. C'est si réduceur, une couleur de peau ! Aussi, son corps frèle, son visage juvénile, elle va, à la manière des rites initiatiques, y apposer couche après couche, des vêtements, étoffes, masques, en touches de couleurs vibrantes. Losrque ces matières ont recouvert ses épaules, ses membres, sa tête, jusqu'à faire craindre l'étouffement, Vânia Vaneau se lance dans une danse circulaire évoquant le Samâ, mouvement des derviches tourneurs, pour qui le blanc est justement le symbole de la purification recherchée. Blanc symbolise donc à la fois la peau nue et l'état obtenu après y avoir accumulé les autres couleurs. Folle ambition que de vouloir tout porter ! Pourtant « Nulle volonté anthropologique n'est à l'origine de mon travail, assure la danseuse après la représentation. Mais une quête émotionnelle, la volonté d'atteindre un état d'ouverture totale à ce qui me traverse. » Le danger de sombrer dans l'hystérie, le trop plein, est même touché du doigt, plus tard dans la pièce lorsque le noir se fait. Pour l'aider dans sa progression, elle bénéficie de repères, de « points de rencontres » avec Simon Dijoud, guitariste qui souligne sur scène ses transformations avec une musique qualifiée de « noise romantique ». Un duo chaman charmant. Une pièce d'une force inouïe car, en plus de réveiller les émotions personnelles enfouies, elle joue avec la mémoire collective, la limite entre conscience et subconscience et inscrit dans notre mémoire vive des images fantastiques.

C'est une proposition austère et radicale –  relative à l'essence même de la danse –  qui a cloturé ces deux semaines. Là où Au sein des plus raides vertus avait évoqué le défoulement du psychique, là où La Valse en trois temps posait la question du geste anticipé avant la musique ou ordonné par elle, nous interrogeant sur ce qui qui commande le mouvement, In Girum Imus Nocte Et Consumimur Igni de Roberto Castello présente le geste chorégraphié comme subi jusqu'à l'aliénation. Au bout de la transgression, au-delà des limites. Ici, la danse est convulsion, arrasse les corps, brise les nuques, au son d'une musique et d'une voix martelant à l'infini le même ordre. Las, révoltés, mais incapables d'échapper à leur destin, les corps des danseurs sont éclairés par rafales, présentés dans des rais de lumières. Ces tableaux renvoient aux fondamentaux : plaisir/mouvement/vie Vs. souffrance/parlaysie/mort. « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu » n'est pas que le titre d'un film de Guy Debord dénonçant la société de consommation. Il amène ici les spectateurs à sonder leurs limites, et ainsi, mieux connaître leurs sentiments, leur coeur. C'est finalement tout ce que l'on peut espérer du spectacle vivant.

 

Le festival des Brigittines a eu lieu du 19 aout au 3 septembre à Bruxelles.