<i>DFS</i> de Cecilia Bengolea et François Chaignaud. DFS de Cecilia Bengolea et François Chaignaud. © Christian Ganet.

Tout est pareil ?

François Chaignaud et Cecilia Bengolea

Entre chant médiéval et dance-halls de Jamaïque, la dernière pièce de Cécilia Bengolea et François Chaignaud s'épuise dans le simplisme du propos. 

Par Gérard Mayen publié le 13 oct. 2016

Une fois n'est pas coutume. On s'intéressera tout d'abord à la scénographie de la pièce DFS pour y déceler une clé dramaturgique. DFS est la dernière pièce de Cécilia Bengolea et François Chaignaud. Juste après sa création à la Bâtie (Genève), on l'aura découverte au cours de la récente édition de la Biennale de la danse de Lyon. Elle y aura pâti d'un effet de sur-attente professionnelle : cette édition a connu des restrictions budgétaires au point que son offre de nouveautés y fut réduite à la portion congrue.

À Lyon, on reste sur le souvenir de Twerk, une pièce d'une insolence folle, qui y était créée voici quatre ans par la même paire. De manière assez proche de ce qui vient de se rejouer dans DFS, Twerk  transportait sur scène la furieuse énergie des dance-floor underground. Cela s'offrait avec une scénographie arachnéenne, dont le plafond de fils tissés poussait l'imaginaire du spectateur à basculer mentalement sur l'aire de danse. Laquelle restait toutefois sacralisée comme lieu du spectacle assumé.

Rien d'analogue pour DFS. Les interprètes y évoluent surexposés sur un plateau strictement ramené à une surface plane surélevée, face aux spectateurs. On trouve à ce dispositif une netteté manifeste. On y capte l'écho du discours des deux chorégraphes, lequel pétitionne la mise à plat d'une stricte équivalence des pratiques artistiques. Rejetons toute idée de hiérarchie de valeur entre, d'une part, ce qui serait un danse de création savante plus noble et digne de considération, et ce qui serait, d'autre part, une danse de pratique urbaine.

 

 

Raccourcis et énergie

L'ennui, c'est que le lisse du plateau peut n'avoir à servir que la platitude d'un propos. Est-ce que tout se vaut ? Cécilia Bengolea et François Chaignaud prennent résolument partie dans ce débat. Pour autant, est-ce que tout est pareil ? Leur pièce DFS emprunte bien des raccourcis, dont le sol est pavé de paresses à l'abord des contradictions. On avait pressenti un malaise semblable, à l'observation de leur conférence performée, Tour du monde des danses urbaines en dix villes.

On avait suivi cela dans le contexte d'une scène nationale de chef-lieu de province, au  public caricaturalement constitué du segment confortable des populations blanches éduquées, soucieuses de leurs obligations de bonnes intentions édifiantes à destination de leur progéniture. Or la performativité sociologique de ce dispositif scène-salle exacerbe le rapport de production du danseur urbain exotique, prémâché par le discours médiatique ambiant. Le piège spectaculaire des looks street, des mimiques rebelles, et des exploits virtuoses, se referme sur l'édulcoration d'un nouveau consensus quant à la reconnaissance de leur talent réparateur. Tout le monde s'y satisfait d'y voir les contradictions s'émousser dans la mise à distance de la représentation. Cette histoire est vieille comme la domestication institutionnelle du hip hop. Voire la théorie du bon sauvage.

Photo : Christian Ganet 

À cet égard, il faut reconnaître à DFS le mérite de tenter de déplacer ce rapport de force. En toute bonne conscience postcoloniale, un usage s'est instauré, consistant à dépêcher des instructeurs contemporains auprès des hip-hoppeurs, censés les éduquer aux subtilités requises sur le marché public des arts officiels. Les rencontres de Suresnes en ont fait leur fond de commerce. Cecilia Bengolea et François Chaignaud renversent l'ordre de cette logique : eux-mêmes s'initient au contact brut des dance-halls jamaïcains. Ils s'y collent.

Si DFS connaît sa part de rayonnement, c'est dans le niveau technique inouï, et la décharge d'énergie époustouflante, avec laquelle ses interprètes, jamaïcains urbains mêlés à des contemporains français, soutiennent cette pièce. À peu près tout leur semble permis. Mais cela n'est pas suffisant au déploiement de ce qui continue d'être attendu sur une scène. Attendu qui ne peut se déconstruire qu'à travers l'élaboration de nouveaux agencements, et qu'on appelle une visée dramaturgique.

 

Clichés

Puisque tout se vaut, François Chaignaud et Cécilia Bengolea partagent leurs deux passions respectives sur le plateau. Pour le premier : la pratique du chant de répertoire médiéval. Et donc celle des mouvements de dance-halls jamaïcains pour la seconde. Est-ce que tout est pareil ? DFS s'engage plutôt bien, s'extrayant de la pénombre pour esquisser les rapports troubles, énigmatiques, entre écoute et observation de ces pratiques de chant et de danse mises côte-à-côte de manière si insolite. À ce stade, on croit à un possible transport.

Puis survient la rupture. Sonore. Aussitôt chorégraphique. Place à une pure séquence de danse chaloupée, scandée, frappée au sol, dans les canons. Ruine de la métaphorisation ; et de son mouvement imaginaire. Bengo-Chaignaud ignorent-ils que l'appariement des belles musiques (Mozart par excellence) et des danses urbaines, est à ce jour un poncif obligé du hip-hop de convenance ? Que le décloisonnement neutralise sa portée dès lors qu'il postule l'effacement des contradictions, s'en tenant à interchanger des motifs ?

Cette logique est à son comble, quand les spectateurs qui le désirent sont gentiment invités à monter  sur scène pour une initiation dansée dispensée par les gentils virtuoses jamaïcains. Il n'est certes pas courant qu'un tel atelier socio-culturel soit directement intégré au déroulé d'un spectacle scénique. Mais comment croire un seul instant qu'un tel raccourci subterfuge, suffise sérieusement à l'abaissement du quatrième mur, à la déconstruction du rapport de sujétion spectaculaire ? C'est la boum à la scène-nat.

On voudra espérer que l'inconsistant DFS soit une pièce de transition, moment de réflexion nécessaire, pour une paire d'artistes qui ont sans doute à reconsidérer le mode – dévorant – de développement de leur projet artistique. Voire leur comportement.

 

                                                        

> DFS de Cecilia Bengolea et François Chaignaud a été créé le 25 septembre au Toboggan, Décines (Biennale de la Danse).